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Nombre de personnages parlants sur scène : ordre temporel et ordre croissant  
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Corneille, Pierre Pierre. Pertharite. Table des rôles
Rôle Scènes Répl. Répl. moy. Présence Texte Texte % prés. Texte × pers. Interlocution
[TOUS] 26 sc. 258 répl. 5,6 l. 1 446 l. 1 446 l. 40 % 3 663 l. (100 %) 2,5 pers.
PERTHARITE 6 sc. 18 répl. 7,0 l. 298 l. (21 %) 126 l. (9 %) 43 % 872 l. (24 %) 3,2 pers.
GRIMOALD 16 sc. 72 répl. 5,2 l. 932 l. (65 %) 374 l. (26 %) 41 % 2 663 l. (73 %) 2,9 pers.
GARIBALDE 12 sc. 27 répl. 7,2 l. 830 l. (58 %) 195 l. (14 %) 24 % 1 593 l. (44 %) 2,5 pers.
UNULPHE 7 sc. 19 répl. 5,7 l. 819 l. (57 %) 109 l. (8 %) 14 % 988 l. (27 %) 3,0 pers.
RODELINDE 13 sc. 65 répl. 6,1 l. 857 l. (60 %) 396 l. (28 %) 47 % 2 323 l. (64 %) 2,8 pers.
ÉDVIGE 9 sc. 54 répl. 4,2 l. 640 l. (45 %) 225 l. (16 %) 36 % 1 623 l. (45 %) 2,5 pers.
Soldats 1 sc. 3 répl. 7,2 l. 26 l. (2 %) 22 l. (2 %) 85 % 52 l. (2 %) 2,0 pers.
Corneille, Pierre Pierre. Pertharite. Statistiques par relation
Relation Scènes Texte Interlocution
PERTHARITE
GRIMOALD
71 l. (51 %) 10 répl. 7,0 l.
70 l. (50 %) 11 répl. 6,3 l.
4 sc. 139 l. (10 %) 3,8 pers.
PERTHARITE
GARIBALDE
2 l. (66 %) 1 répl. 1,5 l.
1 l. (35 %) 1 répl. 0,8 l.
1 sc. 2 l. (1 %) 3,0 pers.
PERTHARITE
UNULPHE
34 l. (95 %) 7 répl. 4,8 l.
3 l. (6 %) 1 répl. 2,1 l.
2 sc. 36 l. (3 %) 3,9 pers.
PERTHARITE
RODELINDE
81 l. (66 %) 11 répl. 7,3 l.
43 l. (35 %) 11 répl. 3,9 l.
5 sc. 123 l. (9 %) 3,2 pers.
PERTHARITE
ÉDVIGE
16 l. (86 %) 2 répl. 7,9 l.
3 l. (15 %) 1 répl. 2,7 l.
1 sc. 19 l. (2 %) 4,0 pers.
GRIMOALD
GARIBALDE
170 l. (63 %) 38 répl. 4,5 l.
103 l. (38 %) 16 répl. 6,4 l.
8 sc. 272 l. (19 %) 2,8 pers.
GRIMOALD
UNULPHE
45 l. (66 %) 18 répl. 2,5 l.
24 l. (35 %) 9 répl. 2,6 l.
4 sc. 68 l. (5 %) 3,7 pers.
GRIMOALD
RODELINDE
117 l. (35 %) 25 répl. 4,7 l.
220 l. (66 %) 25 répl. 8,8 l.
7 sc. 337 l. (24 %) 3,4 pers.
GRIMOALD
ÉDVIGE
182 l. (61 %) 22 répl. 8,2 l.
120 l. (40 %) 24 répl. 5,0 l.
5 sc. 301 l. (21 %) 2,9 pers.
GRIMOALD
Soldats
5 l. (16 %) 3 répl. 1,4 l.
22 l. (85 %) 3 répl. 7,2 l.
1 sc. 26 l. (2 %) 2,0 pers.
GARIBALDE 36 l. (100 %) 2 répl. 17,8 l. 2 sc. 36 l. (3 %) 1,0 pers.
GARIBALDE
UNULPHE
21 l. (56 %) 5 répl. 4,1 l.
17 l. (45 %) 7 répl. 2,3 l.
2 sc. 37 l. (3 %) 3,0 pers.
GARIBALDE
RODELINDE
26 l. (14 %) 8 répl. 3,2 l.
163 l. (87 %) 18 répl. 9,0 l.
3 sc. 188 l. (14 %) 2,8 pers.
GARIBALDE
ÉDVIGE
56 l. (39 %) 4 répl. 13,9 l.
88 l. (62 %) 8 répl. 11,0 l.
2 sc. 143 l. (10 %) 2,5 pers.
UNULPHE
RODELINDE
66 l. (54 %) 8 répl. 8,1 l.
58 l. (47 %) 10 répl. 5,7 l.
4 sc. 123 l. (9 %) 3,2 pers.
UNULPHE
ÉDVIGE
28 l. (75 %) 4 répl. 6,9 l.
10 l. (26 %) 4 répl. 2,4 l.
1 sc. 37 l. (3 %) 2,0 pers.
RODELINDE
ÉDVIGE
115 l. (69 %) 27 répl. 4,2 l.
54 l. (32 %) 26 répl. 2,1 l.
3 sc. 168 l. (12 %) 2,7 pers.

Corneille, Pierre Pierre

1651

Pertharite

roi des Lombards, tragédie

Théâtre Classique

publié par Paul FIEVRE

Mai 2006

PERTHARITE
ROI DES LOMBARDS
TRAGÉDIE

M. DC. LIII. AVEC PRIVILEGE DU ROI.

Pierre Corneille

Extrait du Privilège du Roi §

Par Grace et privilège du Roi, donné à Paris le 24 décembre 1651,. Signé par le Roi en son conseil, MARTIN, ils est permis au sieur CORNEILLE avocat en notre cour de parlement de Rouen, de faire imprimer qu’il voudra choisir trois pièces de théâtre, intitulées, Pertharite roi des Lombards, Don Bertran de Cigarral, L’Amour à la mode, pendant le temps et espace de neuf ans, à compter du jour qu’elles seront achevées d’imprimer ; défendant, très expressément à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles puissent être, d’imprimer ou contrefaire les dites trois pièces de théâtre, à peine aux contrevenants de deux mille livres d’amende, dépens, dommages et intérêts, et confiscation des exemplaires qui se trouveront d’autre impression que ce qu’il aura fait faire, ainsi qu’il est plus long porté par lesdites lettres.

Et le dit Sieur Corneille a cédé et transporté le privilège ci-dessus, à Guillaume de Lyunes marchand libraire à Paris, suivant l’accord fait entre eux.

Achevé d’imprimer le 30 avril 1653.
À ROUEN, chez Laurent MAURRY, près le Palais. Et se vend à Paris Chez GUILLAUME DE LUYES, au Palais, sous la montée de la Cour des Aides.
Représenté pour la première fois en 1651 au Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne.

ACTEURS §

  • PERTHARITE, roi des Lombards.
  • GRIMOALD, Comte de Bénévent, ayant conquis le royaume des Lombards.
  • GARIBALDE, duc de Turin.
  • UNULPHE, seigneur Lombard.
  • RODELINDE, femme de Pertharite.
  • ÉDVIGE, soeur de Pertharite.
  • Soldats.
La scène est à Milan.

ACTE I §

SCÈNE PREMIÈRE. Rodelinde, Unulphe. §

RODELINDE.

Oui, l’honneur qu’il me rend ne fait que m’outrager ;
Je vous le dis encor, rien ne peut me changer :
Ses conquêtes pour moi sont des objets de haine ;
L’hommage qu’il m’en fait renouvelle ma peine,
5 Et comme son amour redouble mon tourment,
Si je le hais vainqueur, je le déteste amant.
Voilà quelle je suis, et quelle je veux être,
Et ce que vous direz au comte votre maître.

UNULPHE.

Dites au roi, madame.

RODELINDE.

Ah ! Je ne pense pas
10 Que de moi Grimoald exige un coeur si bas :
S’il m’aime, il doit aimer cette digne arrogance
Qui brave ma fortune et remplit ma naissance.
Si d’un roi malheureux et la fuite et la mort
L’assurent dans son trône à titre du plus fort,
15 Ce n’est point à sa veuve à traiter de monarque
Un prince qui ne l’est qu’à cette triste marque.
Qu’il ne se flatte point d’un espoir décevant :
Il est toujours pour moi comte de Bénévent,
Toujours l’usurpateur du sceptre de nos pères,
20 Et toujours, en un mot, l’auteur de mes misères.

UNULPHE.

C’est ne connaître pas la source de vos maux,
Que de les imputer à ses nobles travaux.
Laissez à sa vertu le prix qu’elle mérite,
Et n’en accusez plus que votre Pertharite :
25 Son ambition seule…

RODELINDE.

Unulphe, oubliez-vous
Que vous parlez à moi, qu’il était mon époux ?

UNULPHE.

Non ; mais vous oubliez que bien que la naissance
Donnât à son aîné la suprême puissance,
Il osa toutefois partager avec lui
30 Un sceptre dont son bras devait être l’appui ;
Qu’on vit alors deux rois en votre Lombardie,
Pertharite à Milan, Gundebert à Pavie,
Dont ce dernier, piqué par un tel attentat,
Voulut entre ses mains réunir son état,
35 Et ne put voir longtemps en celles de son frère…

RODELINDE.

Dites qu’il fut rebelle aux ordres de son père.
Le roi, qui connaissait ce qu’ils valaient tous deux,
Mourant entre leurs bras, fit ce partage entre eux :
Il vit en Pertharite une âme trop royale
40 Pour ne lui pas laisser une fortune égale ;
Et vit en Gundebert un coeur assez abject
Pour ne mériter pas son frère pour sujet.
Ce n’est pas attenter aux droits d’une couronne
Qu’en conserver la part qu’un père nous en donne ;
45 De son dernier vouloir c’est se faire des lois,
Honorer sa mémoire, et défendre son choix.

UNULPHE.

Puisque vous le voulez, j’excuse son courage ;
Mais condamnez du moins l’auteur de ce partage,
Dont l’amour indiscret pour des fils généreux,
50 Les faisant tous deux rois, les a perdus tous deux.
Ce mauvais politique avait dû reconnaître
Que le plus grand état ne peut souffrir qu’un maître,
Que les rois n’ont qu’un trône et qu’une majesté,
Que leurs enfants entre eux n’ont point d’égalité,
55 Et qu’enfin la naissance a son ordre infaillible,
Qui fait de leur couronne un point indivisible.

RODELINDE.

Et toutefois le ciel par les événements
Fit voir qu’il approuvait ses justes sentiments.
Du jaloux Gundebert l’ambitieuse haine
60 Fondant sur Pertharite, y trouva tôt sa peine.
Une bataille entre eux vidait leur différend ;
Il en sortit défait, il en sortit mourant :
Son trépas nous laissait toute la Lombardie,
Dont il nous enviait une faible partie ;
65 Et j’ai versé des pleurs qui n’auraient pas coulé,
Si votre Grimoald ne s’en fût point mêlé.
Il lui promit vengeance, et sa main plus vaillante
Rendit après sa mort sa haine triomphante :
Quand nous croyions le sceptre en la nôtre affermi,
70 Nous changeâmes de sort en changeant d’ennemi ;
Et le voyant régner où régnaient les deux frères,
Jugez à qui je puis imputer nos misères.

UNULPHE.

Excusez un amour que vos yeux ont éteint :
Son coeur pour Édüige en était lors atteint ;
75 Et pour gagner la soeur à ses désirs trop chère,
Il fallut épouser les passions du frère.
Il arma ses sujets, plus pour la conquérir
Qu’à dessein de vous nuire ou de le secourir.
Alors qu’il arriva, Gundebert rendait l’âme,
80 Et sut en ce moment abuser de sa flamme.
" bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours,
Vous n’avez pas en vain amené du secours ;
Ma mort vous va laisser ma soeur et ma querelle :
Si vous l’osez aimer, vous combattrez pour elle. "
85 Il la proclame reine ; et sans retardement
Les chefs et les soldats ayant prêté serment,
Il en prend d’elle un autre, et de mon prince même :
" pour montrer à tous deux à quel point je vous aime,
Je vous donne, dit-il, Grimoald pour époux,
90 Mais à condition qu’il soit digne de vous ;
Et vous ne croirez point, ma soeur, qu’il vous mérite,
Qu’il n’ait vengé ma mort et détruit Pertharite,
Qu’il n’ait conquis Milan, qu’il n’y donne la loi.
À la main d’une reine il faut celle d’un roi. "
95 Voilà ce qu’il voulut, voilà ce qu’ils jurèrent,
Voilà sur quoi tous deux contre vous s’animèrent.
Non que souvent mon prince, impatient amant,
N’ait voulu prévenir l’effet de son serment ;
Mais contre son amour la princesse obstinée
100 A toujours opposé la parole donnée ;
Si bien que ne voyant autre espoir de guérir,
Il a fallu sans cesse et vaincre et conquérir.
Enfin, après deux ans, Milan par sa conquête
Lui donnait Édüige en couronnant sa tête,
105 Si ce même Milan dont elle était le prix
N’eût fait perdre à ses yeux ce qu’ils avaient conquis.
Avec un autre sort il prit un coeur tout autre :
Vous fûtes sa captive, et le fîtes le vôtre ;
Et la princesse alors par un bizarre effet,
110 Pour l’avoir voulu roi, le perdit tout à fait.
Nous le vîmes quitter ses premières pensées,
N’avoir plus pour l’hymen ces ardeurs empressées,
éviter Édüige, à peine lui parler,
Et sous divers prétexte à son tour reculer.
115 Ce n’est pas que longtemps il n’ait tâché d’éteindre
Un feu dont vos vertus avaient lieu de se plaindre ;
Et tant que dans sa fuite a vécu votre époux,
N’étant plus à sa soeur, il n’osait être à vous ;
Mais sitôt que sa mort eut rendu légitime
120 Cette ardeur qui n’était jusque-là qu’un doux crime…

SCÈNE II. Rodelinde, Édwige. §

ÉDWIGE.

Madame, si j’étais d’un naturel jaloux,
Je m’inquiéterais de le voir avec vous,
Je m’imaginerais, ce qui pourrait bien être,
Que ce fidèle agent vous parle pour son maître ;
125 Mais comme mon esprit n’est pas si peu discret
Qu’il vous veuille envier la douceur du secret,
De cette opinion j’aime mieux me défendre,
Pour mettre en votre choix celle que je dois prendre,
La régler par votre ordre, et croire avec respect
130 Tout ce qu’il vous plaira d’un entretien suspect.

RODELINDE.

Le secret n’est pas grand qu’aisément on devine,
Et l’on peut croire alors tout ce qu’on s’imagine.
Oui, madame, son maître a de fort mauvais yeux ;
Et s’il m’en pouvait croire, il en userait mieux.

ÉDWIGE.

135 Il a beau s’éblouir alors qu’il vous regarde,
Il vous échappera si vous n’y prenez garde.
Il lui faut obéir, tout amoureux qu’il est,
Et vouloir ce qu’il veut, quand et comme il lui plaît.

RODELINDE.

Avez-vous reconnu par votre expérience
140 Qu’il faille déférer à son impatience ?

ÉDWIGE.

Vous ne savez que trop ce que c’est que sa foi.

RODELINDE.

Autre est celle d’un comte, autre celle d’un roi ;
Et comme un nouveau rang forme une âme nouvelle,
D’un comte déloyal il fait un roi fidèle.

ÉDWIGE.

145 Mais quelquefois, madame, avec facilité
On croit des maris morts qui sont pleins de santé ;
Et lorsqu’on se prépare aux seconds hyménées,
On voit par leur retour des veuves étonnées.

RODELINDE.

Qu’avez-vous vu, madame, ou que vous a-t-on dit ?

ÉDWIGE.

150 Ce mot un peu trop tôt vous alarme l’esprit.
Je ne vous parle pas de votre Pertharite ;
Mais il se pourra faire enfin qu’il ressuscite,
Qu’il rende à vos désirs leur juste possesseur ;
Et c’est dont je vous donne avis en bonne soeur.

RODELINDE.

155 N’abusez point d’un nom que votre orgueil rejette.
Si vous étiez ma soeur, vous seriez ma sujette ;
Mais un sceptre vaut mieux que les titres du sang,
Et la nature cède à la splendeur du rang.

ÉDWIGE.

La nouvelle vous fâche, et du moins importune
160 L’espoir déjà formé d’une bonne fortune.
Consolez-vous, madame : il peut n’en être rien ;
Et souvent on nous dit ce qu’on ne sait pas bien.

RODELINDE.

Il sait mal ce qu’il dit, quiconque vous fait croire
Qu’aux feux de Grimoald je trouve quelque gloire.
165 Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner ;
Mais toutes ses vertus me le font dédaigner.
Je hais dans sa valeur l’effort qui le couronne ;
Je hais dans sa bonté les coeurs qu’elle lui donne ;
Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé ;
170 Je hais dans sa justice un tyran trop aimé ;
Je hais ce grand secret d’assurer sa conquête,
D’attacher fortement ma couronne à sa tête ;
Et le hais d’autant plus que je vois moins de jour
À déduire un vainqueur qui règne avec amour.

ÉDWIGE.

175 Cette haine qu’en vous sa vertu même excite
Est fort ingénieuse à voir tout son mérite ;
Et qui nous parle ainsi d’un objet odieux
En dirait bien du mal s’il plaisait à ses yeux.

RODELINDE.

Qui hait brutalement permet tout à sa haine :
180 Il s’emporte, il se jette où sa fureur l’entraîne,
Il ne veut avoir d’yeux que pour ses faux portraits ;
Mais qui hait par devoir ne s’aveugle jamais :
C’est sa raison qui hait, qui toujours équitable,
Voit en l’objet haï ce qu’il a d’estimable,
185 Et verrait en l’aimé ce qu’il y faut blâmer,
Si ce même devoir lui commandait d’aimer.

ÉDWIGE.

Vous en savez beaucoup.

RODELINDE.

Je sais comme il faut vivre.

ÉDWIGE.

Vous êtes donc, madame, un grand exemple à suivre.

RODELINDE.

Pour vivre l’âme saine, on n’a qu’à m’imiter.

ÉDWIGE.

190 Et qui veut vivre aimé n’a qu’à vous en conter ?

RODELINDE.

J’aime en vous un soupçon qui vous sert de supplice :
S’il me fait quelque outrage, il m’en fait bien justice.

ÉDWIGE.

Quoi ? Vous refuseriez Grimoald pour époux ?

RODELINDE.

Si je veux l’accepter, m’en empêcherez-vous ?
195 Ce qui jusqu’à présent vous donne tant d’alarmes,
Sitôt qu’il me plaira, vous coûtera des larmes ;
Et quelque grand pouvoir que vous preniez sur moi,
Je n’ai qu’à dire un mot pour vous faire la loi.
N’aspirez point, madame, où je voudrai prétendre :
200 Tout son coeur est à moi, si je daigne le prendre.
Consolez-vous pourtant : il m’en fait l’offre en vain ;
Je veux bien sa couronne, et ne veux point sa main.
Faites, si vous pouvez, revivre Pertharite,
Pour l’opposer aux feux dont votre amour s’irrite.
205 Produisez un fantôme, ou semez un faux bruit,
Pour remettre en vos fers un prince qui vous fuit ;
J’aiderai votre feinte, et ferai mon possible
Pour tromper avec vous ce monarque invincible,
Pour renvoyer chez vous les voeux qu’on vient m’offrir,
210 Et n’avoir plus chez moi d’importuns à souffrir.

ÉDWIGE.

Qui croit déjà ce bruit un tour de mon adresse,
De son effet sans doute aurait peu d’allégresse,
Et loin d’aider la feinte avec sincérité,
Pourrait fermer les yeux même à la vérité.

RODELINDE.

215 Après m’avoir fait perdre époux et diadème,
C’est trop que d’attenter jusqu’à ma gloire même,
Qu’ajouter l’infamie à de si rudes coups.
Connaissez-moi, madame, et désabusez-vous.
Je ne vous cèle point qu’ayant l’âme royale,
220 L’amour du sceptre encor me fait votre rivale,
Et que je ne puis voir d’un coeur lâche et soumis
La soeur de mon époux déshériter mon fils ;
Mais que dans mes malheurs jamais je me dispose
À les vouloir finir m’unissant à leur cause,
225 À remonter au trône, où vont tous mes désirs,
En épousant l’auteur de tous mes déplaisirs !
Non, non, vous présumez en vain que je m’apprête
À faire de ma main sa dernière conquête :
Unulphe peut vous dire en fidèle témoin
230 Combien à me gagner il perd d’art et de soin.
Si malgré la parole et donnée et reçue,
Il cessa d’être à vous au moment qu’il m’eut vue,
Aux cendres d’un mari tous mes feux réservés
Lui rendent les mépris que vous en recevez.

SCENE III. Grimoald, Rodelinde, Édwige, Garibald, Unulphe. §

RODELINDE.

235 Approche, Grimoald, et dis à ta jalouse,
À qui du moins ta foi doit le titre d’épouse,
Si depuis que pour moi je t’ai vu soupirer,
Jamais d’un seul coup d’oeil je t’ai fait espérer ;
Ou si tu veux laisser pour éternelle gêne
240 À cette ambitieuse une frayeur si vaine,
Dis-moi de mon époux le déplorable sort :
Il vit, il vit encor, si j’en crois son rapport ;
De ses derniers honneurs les magnifiques pompes
Ne sont qu’illusions avec quoi tu me trompes ;
245 Et ce riche tombeau que lui fait son vainqueur
N’est qu’un appas superbe à surprendre mon coeur.

GRIMOALD.

Madame, vous savez ce qu’on m’est venu dire,
Qu’allant de ville en ville et d’empire en empire
Contre Édüige et moi mendier du secours,
250 Auprès du roi des Huns il a fini ses jours ;
Et si depuis sa mort j’ai tâché de vous rendre…

RODELINDE.

Qu’elle soit vraie ou non, tu n’en dois rien attendre.
Je dois à sa mémoire, à moi-même, à son fils,
Ce que je dus aux noeuds qui nous avaient unis.
255 Ce n’est qu’à le venger que tout mon coeur s’applique ;
Et puisqu’il faut enfin que tout ce coeur s’explique,
Si je puis une fois échapper de tes mains,
J’irai porter partout de si justes desseins :
J’irai dessus ses pas aux deux bouts de la terre
260 Chercher des ennemis à te faire la guerre ;
Ou s’il me faut languir prisonnière en ces lieux,
Mes voeux demanderont cette vengeance aux cieux,
Et ne cesseront point jusqu’à ce que leur foudre
Sur mon trône usurpé brise ta tête en poudre.
265 Madame, vous voyez avec quels sentiments
Je mets ce grand obstacle à vos contentements.
Adieu : si vous pouvez, conservez ma couronne,
Et regagnez un coeur que je vous abandonne.

SCÈNE IV. Grimoald, Édwige, Garibalde, Unulphe. §

GRIMOALD.

Qu’avez-vous dit, madame, et que supposez-vous
270 Pour la faire douter du sort de son époux ?
Depuis quand et de qui savez-vous qu’il respire ?

ÉDWIGE.

Ce confident si cher pourra vous le redire.

GRIMOALD.

M’auriez-vous accusé d’avoir feint son trépas ?

ÉDWIGE.

Ne vous alarmez point, elle ne m’en croit pas.
275 Son destin est plus doux veuve que mariée,
Et de croire sa mort vous l’avez trop priée.

GRIMOALD.

Mais enfin ?

ÉDWIGE.

Mais enfin, chacun sait ce qu’il sait ;
Et quand il sera temps nous en verrons l’effet.
épouse-la, parjure, et fais-en une infâme :
280 Qui ravit un état peut ravir une femme ;
L’adultère et le rapt sont du droit des tyrans.

GRIMOALD.

Vous me donniez jadis des titres différents.
Quand pour vous acquérir je gagnais des batailles,
Que mon bras de Milan foudroyait les murailles,
285 Que je semais partout la terreur et l’effroi,
J’étais un grand héros, j’étais un digne roi ;
Mais depuis que je règne en prince magnanime,
Qui chérit la vertu, qui sait punir le crime,
Que le peuple sous moi voit ses destins meilleurs,
290 Je ne suis qu’un tyran, parce que j’aime ailleurs.
Ce n’est plus la valeur, ce n’est plus la naissance
Qui donne quelque droit à la toute-puissance :
C’est votre amour lui seul qui fait des conquérants,
Suivant qu’ils sont à vous, des rois ou des tyrans.
295 Si ce titre odieux s’acquiert à vous déplaire,
Je n’ai qu’à vous aimer, si je veux m’en défaire ;
Et ce même moment, de lâche usurpateur,
Me fera vrai monarque en vous rendant mon coeur.

ÉDWIGE.

Ne prétends plus au mien après ta perfidie.
300 J’ai mis entre tes mains toute la Lombardie ;
Mais ne t’aveugle point dans ton nouveau souci :
Ce n’est que sous mon nom que tu règnes ici,
Et le peuple bientôt montrera par sa haine
Qu’il n’adorait en toi que l’amant de sa reine,
305 Qu’il ne respectait qu’elle, et ne veut point d’un roi
Qui commence par elle à violer sa foi.

GRIMOALD.

Si vous étiez, madame, au milieu de Pavie,
Dont vous fit reine un frère en sortant de la vie,
Ce discours, quoique même un peu hors de saison,
310 Pourrait avoir du moins quelque ombre de raison.
Mais ici, dans Milan, dont j’ai fait ma conquête,
Où ma seule valeur a couronné ma tête,
Au milieu d’un état où tout le peuple à moi
Ne saurait craindre en vous que l’amour de son roi,
315 La menace impuissante est de mauvaise grâce :
Avec tant de faiblesse il faut la voix plus basse.
J’y règne, et régnerai malgré votre courroux ;
J’y fais à tous justice, et commence par vous.

ÉDWIGE.

Par moi ?

GRIMOALD.

Par vous, madame.

ÉDWIGE.

Après la foi reçue !
320 Après deux ans d’amour si lâchement déçue !

GRIMOALD.

Dites après deux ans de haine et de mépris,
Qui de toute ma flamme ont été le seul prix.

ÉDWIGE.

Appelles-tu mépris une amitié sincère ?

GRIMOALD.

Une amitié fidèle à la haine d’un frère,
325 Un long orgueil armé d’un frivole serment,
Pour s’opposer sans cesse au bonheur d’un amant.
Si vous m’aviez aimé, vous n’auriez pas eu honte
D’attacher votre sort à la valeur d’un comte.
Jusqu’à ce qu’il fût roi vous plaire à le gêner,
330 C’était vouloir vous vendre, et non pas vous donner.
Je me suis donc fait roi pour plaire à votre envie :
J’ai conquis votre coeur au péril de ma vie ;
Mais alors qu’il m’est dû, je suis en liberté
De vous laisser un bien que j’ai trop acheté,
335 Et votre ambition est justement punie
Quand j’affranchis un roi de votre tyrannie.
Un roi doit pouvoir tout ; et je ne suis pas roi,
S’il ne m’est pas permis de disposer de moi.
C’est quitter, c’est trahir les droits du diadème,
340 Que sur le haut d’un trône être esclave moi-même ;
Et dans ce même trône où vous m’avez voulu,
Sur moi comme sur tous je dois être absolu :
C’est le prix de mon sang ; souffrez que j’en dispose,
Et n’accusez que vous du mal que je vous cause.

ÉDWIGE.

345 Pour un grand conquérant que tu te défends mal !
Et quel étrange roi tu fais de Grimoald !
Ne dis plus que ce rang veut que tu m’abandonnes,
Et que la trahison est un droit des couronnes ;
Mais si tu veux trahir, trouve du moins, ingrat,
350 De plus belles couleurs dans les raisons d’état.
Dis qu’un usurpateur doit amuser la haine
Des peuples mal domptés, en épousant leur reine ;
Leur faire présumer qu’il veut rendre à son fils
Un sceptre sur le père injustement conquis ;
355 Qu’il ne veut gouverner que durant son enfance,
Qu’il ne veut qu’en dépôt la suprême puissance,
Qu’il ne veut autre titre en leur donnant la loi,
Que d’époux de la reine et de tuteur du roi ;
Dis que sans cet hymen ta puissance t’échappe,
360 Qu’un vieil amour des rois la détruit et la sape ;
Dis qu’un tyran qui règne en pays ennemi
N’y saurait voir son trône autrement affermi.
De cette illusion l’apparence plausible
Rendrait ta lâcheté peut-être moins visible ;
365 Et l’on pourrait donner à la nécessité
Ce qui n’est qu’un effet de ta légèreté.

GRIMOALD.

J’embrasse un bon avis, de quelque part qu’il vienne.
Unulphe, allez trouver la reine, de la mienne,
Et tâchez par cette offre à vaincre sa rigueur.
370 Madame, c’est à vous que je devrai son coeur ;
Et pour m’en revancher, je prendrai soin moi-même
De faire choix pour vous d’un mari qui vous aime,
Qui soit digne de vous, et puisse mériter
L’amour que, malgré moi, vous voulez me porter.

ÉDWIGE.

375 Traître, je n’en veux point que ta mort ne me donne,
Point qui n’ait par ton sang affermi ma couronne.

GRIMOALD.

Vous pourrez à ce prix en trouver aisément.
Remettez la princesse à son appartement,
Duc ; et tâchez à rompre un dessein sur ma vie
380 Qui me ferait trembler si j’étais à Pavie.

ÉDWIGE.

Crains-moi, crains-moi partout : et Pavie, et Milan,
Tout lieu, tout bras est propre à punir un tyran ;
Et tu n’as point de forts où vivre en assurance,
Si de ton sang versé je suis la récompense.

GRIMOALD.

385 Dissimulez du moins ce violent courroux :
Je deviendrais tyran, mais ce serait pour vous.

ÉDWIGE.

Va, je n’ai point le coeur assez lâche pour feindre.

GRIMOALD.

Allez donc ; et craignez, si vous me faites craindre.

ACTE II §

SCÈNE PREMIÈRE. Édwige, Garibalde. §

ÉDWIGE.

Je l’ai dit à mon traître, et je vous le redis :
390 Je me dois cette joie après de tels mépris ;
Et mes ardents souhaits de voir punir son change
Assurent ma conquête à quiconque me venge.
Suivez le mouvement d’un si juste courroux,
Et sans perdre de voeux obtenez-moi de vous.
395 Pour gagner mon amour il faut servir ma haine :
À ce prix est le sceptre, à ce prix une reine ;
Et Grimoald puni rendra digne de moi
Quiconque ose m’aimer, ou se veut faire roi.

GARIBALDE.

Mettre à ce prix vos feux et votre diadème,
400 C’est ne connaître pas votre haine et vous-même ;
Et qui, sous cet espoir, voudrait vous obéir,
Chercherait les moyens de se faire haïr.
Grimoald inconstant n’a plus pour vous de charmes,
Mais Grimoald puni vous coûterait des larmes.
405 À cet objet sanglant, l’effort de la pitié
Reprendrait tous les droits d’une vieille amitié
Et son crime en son sang éteint avec sa vie
Passerait en celui qui vous aurait servie.
Quels que soient ses mépris, peignez-vous bien sa mort,
410 Madame, et votre coeur n’en sera pas d’accord.
Quoi qu’un amant volage excite de colère,
Son change est odieux, mais sa personne est chère ;
Et ce qu’a joint l’amour a beau se désunir,
Pour le rejoindre mieux il ne faut qu’un soupir.
415 Ainsi n’espérez pas que jamais on s’assure
Sur les bouillants transports qu’arrache son parjure.
Si le ressentiment de sa légèreté
Aspire à la vengeance avec sincérité,
En quelques dignes mains qu’il veuille la remettre,
420 Il vous faut vous donner, et non pas vous promettre,
Attacher votre sort, avec le nom d’époux,
À la valeur du bras qui s’armera pour vous.
Tant qu’on verra ce prix en quelque incertitude,
L’oserait-on punir de son ingratitude ?
425 Votre haine tremblante est un mauvais appui
À quiconque pour vous entreprendrait sur lui ;
Et quelque doux espoir qu’offre cette colère,
Une plus forte haine en serait le salaire.
Donnez-vous donc, madame, et faites qu’un vengeur
430 N’ait plus à redouter le désaveu du coeur.

ÉDWIGE.

Que vous m’êtes cruel en faveur d’un infâme,
De vouloir, malgré moi, lire au fond de mon âme,
Où mon amour trahi, que j’éteins à regret,
Lui fait contre ma haine un partisan secret !
435 Quelques justes arrêts que ma bouche prononce,
Ce sont de vains efforts où tout mon coeur renonce.
Ce lâche malgré moi l’ose encor protéger,
Et veut mourir du coup qui m’en pourrait venger.
Vengez-moi toutefois, mais d’une autre manière :
440 Pour conserver mes jours, laissez-lui la lumière.
Quelque mort que je doive à son manque de foi,
Ôtez-lui Rodelinde, et c’est assez pour moi ;
Faites qu’elle aime ailleurs, et punissez son crime
Par ce désespoir même où son change m’abîme.
445 Faites plus : s’il est vrai que je puis tout sur vous,
Ramenez cet ingrat tremblant à mes genoux,
Le repentir au coeur, les pleurs sur le visage,
De tant de lâchetés me faire un plein hommage,
Implorer le pardon qu’il ne mérite pas,
450 Et remettre en mes mains sa vie et son trépas.

GARIBALDE.

Ajoutez-y, madame, encor qu’à vos yeux même
Cette odieuse main perce un coeur qui vous aime,
Et que l’amant fidèle, au volage immolé,
Expie au lieu de lui ce qu’il a violé.
455 L’ordre en sera moins rude, et moindre le supplice,
Que celui qu’à mes feux prescrit votre injustice :
Et le trépas en soi n’a rien de rigoureux
À l’égal de vous rendre un rival plus heureux.

ÉDWIGE.

Duc, vous vous alarmez faute de me connaître :
460 Mon coeur n’est pas si bas qu’il puisse aimer un traître.
Je veux qu’il se repente, et se repente en vain,
Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain ;
Je veux qu’en vain son âme, esclave de la mienne,
Me demande sa grâce, et jamais ne l’obtienne,
465 Qu’il soupire sans fruit ; et pour le punir mieux,
Je veux même à mon tour vous aimer à ses yeux.

GARIBALDE.

Le pourrez-vous, madame, et savez-vous vos forces ?
Savez-vous de l’amour quelles sont les amorces ?
Savez-vous ce qu’il peut, et qu’un visage aimé
470 Est toujours trop aimable à ce qu’il a charmé ?
Si vous ne m’abusez, votre coeur vous abuse.
L’inconstance jamais n’a de mauvaise excuse ;
Et comme l’amour seul fait le ressentiment,
Le moindre repentir obtient grâce à l’amant.

ÉDWIGE.

475 Quoi qu’il puisse arriver, donnez-vous cette gloire
D’avoir sur cet ingrat rétabli ma victoire ;
Sans songer qu’à me plaire exécutez mes lois,
Et pour l’événement laissez tout à mon choix :
Souffrez qu’en liberté je l’aime ou le néglige.
480 L’amant est trop payé quand son service oblige ;
Et quiconque en aimant aspire à d’autres prix
N’a qu’un amour servile et digne de mépris.
Le véritable amour jamais n’est mercenaire,
Il n’est jamais souillé de l’espoir du salaire,
485 Il ne veut que servir, et n’a point d’intérêt
Qu’il n’immole à celui de l’objet qui lui plaît.
Voyez donc Grimoald, tâchez à le réduire :
Faites-moi triompher au hasard de vous nuire ;
Et si je prends pour lui des sentiments plus doux,
490 Vous m’aurez faite heureuse, et c’est assez pour vous.
Je verrai par l’effort de votre obéissance
Où doit aller celui de ma reconnaissance.
Cependant, s’il est vrai que j’ai pu vous charmer,
Aimez-moi plus que vous, ou cessez de m’aimer :
495 C’est par là seulement qu’on mérite Édüige.
Je veux bien qu’on espère, et non pas qu’on exige.
Je ne veux rien devoir ; mais lorsqu’on me sert bien,
On peut attendre tout de qui ne promet rien.

SCÈNE II. §

GARIBALDE.

Quelle confusion ! Et quelle tyrannie
500 M’ordonne d’espérer ce qu’elle me dénie !
Et de quelle façon est-ce écouter des voeux,
Qu’obliger un amant à travailler contre eux ?
Simple, ne prétends pas, sur cet espoir frivole,
Que je tâche à te rendre un coeur que je te vole.
505 Je t’aime, mais enfin je m’aime plus que toi.
C’est moi seul qui le porte à ce manque de foi ;
Auprès d’un autre objet c’est moi seul qui l’engage :
Je ne détruirai pas moi-même mon ouvrage.
Il m’a choisi pour toi, de peur qu’un autre époux
510 Avec trop de chaleur n’embrasse ton courroux ;
Mais lui-même il se trompe en l’amant qu’il te donne.
Je t’aime, et puissamment, mais moins que la couronne ;
Et mon ambition, qui tâche à te gagner,
Ne cherche en ton hymen que le droit de régner.
515 De tes ressentiments s’il faut que je l’obtienne,
Je saurai joindre encor cent haines à la tienne,
L’ériger en tyran par mes propres conseils,
De sa perte par lui dresser les appareils,
Mêler si bien l’adresse avec un peu d’audace,
520 Qu’il ne faille qu’oser pour me mettre en sa place ;
Et comme en t’épousant j’en aurai droit de toi,
Je t’épouserai lors, mais pour me faire roi.
Mais voici Grimoald.

SCENE III. Grimoald, Garibalde. §

GRIMOALD.

Eh bien ! Quelle espérance,
Duc ? Et qu’obtiendrons-nous de ta persévérance ?

GARIBALDE.

525 Ne me commandez plus, seigneur, de l’adorer,
Ou ne lui laissez plus aucun lieu d’espérer.

GRIMOALD.

Quoi ? De tout mon pouvoir je l’avais irritée
Pour faire que ta flamme en fût mieux écoutée,
Qu’un dépit redoublé, la pressant contre moi,
530 La rendît plus facile à recevoir ta foi,
Et fît tomber ainsi par ses ardeurs nouvelles
Le dépôt de sa haine en des mains si fidèles :
Cependant son espoir à mon trône attaché
Par aucun de nos soins n’en peut être arraché !
535 Mais as-tu bien promis ma tête à sa vengeance ?
Ne l’as-tu point offerte avecque négligence,
Avec quelque froideur qui l’ait fait soupçonner
Que tu la promettais sans la vouloir donner ?

GARIBALDE.

Je n’ai rien oublié de ce qui peut séduire
540 Un vrai ressentiment qui voudrait vous détruire ;
Mais son feu mal éteint ne se peut déguiser :
Son plus ardent courroux brûle de s’apaiser ;
Et je n’obtiendrai point, seigneur, qu’elle m’écoute,
Jusqu’à ce qu’elle ait vu votre hymen hors de doute,
545 Et que de Rodelinde étant l’illustre époux,
Vous chassiez de son coeur tout espoir d’être à vous.

GRIMOALD.

Hélas ! Je mets en vain toute chose en usage :
Ni prières ni voeux n’ébranlent son courage.
Malgré tous mes respects, je vois de jour en jour
550 Croître sa résistance autant que mon amour ;
Et si l’offre d’Unulphe à présent ne la touche,
Si l’intérêt d’un fils ne la rend moins farouche,
Désormais je renonce à l’espoir d’amollir
Un coeur que tant d’efforts ne font qu’enorgueillir.

GARIBALDE.

555 Non, non, seigneur, il faut que cet orgueil vous cède ;
Mais un mal violent veut un pareil remède.
Montrez-vous tout ensemble amant et souverain,
Et sachez commander, si vous priez en vain.
Que sert ce grand pouvoir qui suit le diadème,
560 Si l’amant couronné n’en use pour soi-même ?
Un roi n’est pas moins roi pour se laisser charmer,
Et doit faire obéir qui ne veut pas aimer.

GRIMOALD.

Porte, porte aux tyrans tes damnables maximes :
Je hais l’art de régner qui se permet des crimes.
565 De quel front donnerais-je un exemple aujourd’hui
Que mes lois dès demain puniraient en autrui ?
Le pouvoir absolu n’a rien de redoutable
Dont à sa conscience un roi ne soit comptable.
L’amour l’excuse mal, s’il règne injustement,
570 Et l’amant couronné doit n’agir qu’en amant.

GARIBALDE.

Si vous n’osez forcer, du moins faites-vous craindre :
Daignez, pour être heureux, un moment vous contraindre ;
Et si l’offre d’Unulphe en reçoit des mépris,
Menacez hautement de la mort de son fils.

GRIMOALD.

575 Que par ces lâchetés j’ose me satisfaire !

GARIBALDE.

Si vous n’osez parler, du moins laissez-nous faire :
Nous saurons vous servir, seigneur, et malgré vous.
Prêtez-nous seulement un moment de courroux,
Et permettez après qu’on l’explique et qu’on feigne
580 Ce que vous n’osez dire, et qu’il faut qu’elle craigne.
Vous désavouerez tout. Après de tels projets,
Les rois impunément dédisent leurs sujets.

GRIMOALD.

Sachons ce qu’il a fait avant que de résoudre
Si je dois en tes mains laisser gronder ce foudre.

SCÈNE IV. Grimoald, Garibalde, Unulphe. §

GRIMOALD.

585 Que faut-il faire, Unulphe ? Est-il temps de mourir ?
N’as-tu vu pour ton roi nul espoir de guérir ?

UNULPHE.

Rodelinde, seigneur, enfin plus raisonnable,
Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable :
Elle a reçu votre offre avec tant de douceur…

GRIMOALD.

590 Mais l’a-t-elle acceptée ? As-tu touché son coeur ?
A-t-elle montré joie ? En paraît-elle émue ?
Peut-elle s’abaisser jusqu’à souffrir ma vue ?
Qu’a-t-elle dit enfin ?

UNULPHE.

Beaucoup, sans dire rien :
Elle a paisiblement souffert mon entretien ;
595 Son âme à mes discours surprise, mais tranquille…

GRIMOALD.

Ah ! C’est m’assassiner d’un discours inutile :
Je ne veux rien savoir de sa tranquillité ;
Dis seulement un mot de sa facilité.
Quand veut-elle à son fils donner mon diadème ?

UNULPHE.

600 Elle en veut apporter la réponse elle-même.

GRIMOALD.

Quoi ? Tu n’as su pour moi plus avant l’engager ?

UNULPHE.

Seigneur, c’est assez dire à qui veut bien juger :
Vous n’en sauriez avoir une preuve plus claire.
Qui demande à vous voir ne veut pas vous déplaire ;
605 Ses refus se seraient expliqués avec moi,
Sans chercher la présence et le courroux d’un roi.

GRIMOALD.

Mais touchant cet époux qu’Édüige ranime ?…

UNULPHE.

De ce discours en l’air elle fait peu d’estime :
L’artifice est si lourd, qu’il ne peut l’émouvoir,
610 Et d’une main suspecte il n’a point de pouvoir.

GARIBALDE.

Édüige elle-même est mal persuadée
D’un retour dont elle aime à vous donner l’idée ;
Et ce n’est qu’un faux jour qu’elle a voulu jeter
Pour lui troubler la vue et vous inquiéter.
615 Mais déjà Rodelinde apporte sa réponse.

GRIMOALD.

Ah ! J’entends mon arrêt sans qu’on me le prononce :
Je vais mourir, Unulphe, et ton zèle pour moi
T’abuse le premier, et m’abuse après toi.

UNULPHE.

Espérez mieux, seigneur.

GRIMOALD.

Tu le veux, et j’espère.
620 Mais que cette douceur va devenir amère !
Et que ce peu d’espoir où tu me viens forcer
Rendra rudes les coups dont on va me percer !

SCÈNE V. Grimoald, Rodelinde, Garibalde, Unulphe. §

GRIMOALD.

Madame, il est donc vrai que votre âme sensible
À la compassion s’est rendue accessible ;
625 Qu’elle fait succéder dans ce coeur plus humain
La douceur à la haine et l’estime au dédain,
Et que laissant agir une bonté cachée,
À de si longs mépris elle s’est arrachée ?

RODELINDE.

Ce coeur dont tu te plains, de ta plainte est surpris :
630 Comte, je n’eus pour toi jamais aucun mépris ;
Et ma haine elle-même aurait cru faire un crime
De t’avoir dérobé ce qu’on te doit d’estime.
Quand je vois ta conduite en mes propres états
Achever sur les coeurs l’ouvrage de ton bras,
635 Avec ces mêmes coeurs qu’un si grand art te donne
Je dis que la vertu règne dans ta personne ;
Avec eux je te loue, et je doute avec eux
Si sous leur vrai monarque ils seraient plus heureux :
Tant ces hautes vertus qui fondent ta puissance
640 Réparent ce qui manque à l’heur de ta naissance !
Mais quoi qu’on en ait vu d’admirable et de grand,
Ce que m’en dit Unulphe aujourd’hui me surprend.
Un vainqueur dans le trône, un conquérant qu’on aime,
Faisant justice à tous, se la fait à soi-même !
645 Se croit usurpateur sur ce trône conquis !
Et ce qu’il ôte au père, il veut le rendre au fils !
Comte, c’est un effort à dissiper la gloire
Des noms les plus fameux dont se pare l’histoire,
Et que le grand Auguste ayant osé tenter,
650 N’osa prendre du coeur jusqu’à l’exécuter.
Je viens donc y répondre, et de toute mon âme
Te rendre pour mon fils…

GRIMOALD.

Ah ! C’en est trop, madame ;
Ne vous abaissez point à des remerciements :
C’est moi qui vous dois tout ; et si mes sentiments…

RODELINDE.

655 Souffre les miens, de grâce, et permets que je mette
Cet effort merveilleux en sa gloire parfaite,
Et que ma propre main tâche d’en arracher
Tout ce mélange impur dont tu le veux tacher ;
Car enfin cet effort est de telle nature,
660 Que la source en doit être à nos yeux toute pure :
La vertu doit régner dans un si grand projet,
En être seule cause, et l’honneur seul objet ;
Et depuis qu’on le souille ou d’espoir de salaire,
Ou de chagrin d’amour, ou de souci de plaire,
665 Il part indignement d’un courage abattu
Où la passion règne, et non pas la vertu.
Comte, penses-y bien ; et pour m’avoir aimée,
N’imprime point de tache à tant de renommée ;
Ne crois que ta vertu : laisse-la seule agir,
670 De peur qu’un tel effort ne te donne à rougir.
On publierait de toi que les yeux d’une femme
Plus que ta propre gloire auraient touché ton âme ;
On dirait qu’un héros si grand, si renommé,
Ne serait qu’un tyran s’il n’avait point aimé.

GRIMOALD.

675 Donnez-moi cette honte, et je la tiens à gloire :
Faites de vos mépris ma dernière victoire,
Et souffrez qu’on impute à ce bras trop heureux
Que votre seul amour l’a rendu généreux.
Souffrez que cet amour, par un effort si juste,
680 Ternisse le grand nom et les hauts faits d’Auguste,
Qu’il ait plus de pouvoir que ses vertus n’ont eu.
Qui n’adore que vous n’aime que la vertu.
Cet effort merveilleux est de telle nature,
Qu’il ne saurait partir d’une source plus pure ;
685 Et la plus noble enfin des belles passions
Ne peut faire de tache aux grandes actions.

RODELINDE.

Comte, ce qu’elle jette à tes yeux de poussière
Pour voir ce que tu fais les laisse sans lumière.
À ces conditions rendre un sceptre conquis,
690 C’est asservir la mère en couronnant le fils ;
Et pour en bien parler, ce n’est pas tant le rendre,
Qu’au prix de mon honneur indignement le vendre.
Ta gloire en pourrait croître, et tu le veux ainsi ;
Mais l’éclat de la mienne en serait obscurci.
695 Quel que soit ton amour, quel que soit ton mérite,
La défaite et la mort de mon cher Pertharite,
D’un sanglant caractère ébauchant tes hauts faits,
Les peignent à mes yeux comme autant de forfaits ;
Et ne pouvant les voir que d’un oeil d’ennemie,
700 Je n’y puis prendre part sans entière infamie.
Ce sont des sentiments que je ne puis trahir :
Je te dois estimer, mais je te dois haïr ;
Je dois agir en veuve autant qu’en magnanime,
Et porter cette haine aussi loin que l’estime.

GRIMOALD.

705 Ah ! Forcez-vous, de grâce, à des termes plus doux
Pour des crimes qui seuls m’ont fait digne de vous :
Par eux seuls ma valeur en tête d’une armée
A des plus grands héros atteint la renommée ;
Par eux seuls j’ai vaincu, par eux seuls j’ai régné,
710 Par eux seuls ma justice a tant de coeurs gagné,
Par eux seuls j’ai paru digne du diadème,
Par eux seuls je vous vois, par eux seuls je vous aime,
Et par eux seuls enfin mon amour tout parfait
Ose faire pour vous ce qu’on n’a jamais fait.

RODELINDE.

715 Tu ne fais que pour toi, s’il t’en faut récompense ;
Et je te dis encor que toute ta vaillance,
T’ayant fait vers moi seule à jamais criminel,
A mis entre nous deux un obstacle éternel.
Garde donc ta conquête, et me laisse ma gloire ;
720 Respecte d’un époux et l’ombre et la mémoire :
Tu l’as chassé du trône et non pas de mon coeur.

GRIMOALD.

Unulphe, c’est donc là toute cette douceur !
C’est là comme son âme, enfin plus raisonnable,
Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable !

GARIBALDE.

725 Seigneur, souvenez-vous qu’il est temps de parler.

GRIMOALD.

Oui, l’affront est trop grand pour le dissimuler :
Elle en sera punie, et puisqu’on me méprise,
Je deviendrai tyran de qui me tyrannise,
Et ne souffrirai plus qu’une indigne fierté
730 Se joue impunément de mon trop de bonté.

RODELINDE.

Eh bien ! Deviens tyran : renonce à ton estime ;
Renonce au nom de juste, au nom de magnanime…

GRIMOALD.

La vengeance est plus douce enfin que ces vains noms ;
S’ils me font malheureux, à quoi me sont-ils bons ?
735 Je me ferai justice en domptant qui me brave.
Qui ne veut point régner mérite d’être esclave.
Allez, sans irriter plus longtemps mon courroux,
Attendre ce qu’un maître ordonnera de vous.

RODELINDE.

Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu’il ordonne.

GRIMOALD.

740 Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.

RODELINDE.

Quoi ? Tu voudrais…

GRIMOALD.

Allez, et ne me pressez point ;
On vous pourra trop tôt éclaircir sur ce point.
Voilà tous les efforts qu’enfin j’ai pu me faire.
Toute ingrate qu’elle est, je tremble à lui déplaire ;
745 Et ce peu que j’ai fait, suivi d’un désaveu,
Gêne autant ma vertu comme il trahit mon feu.
Achève, Garibalde : Unulphe est trop crédule,
Il prend trop aisément un espoir ridicule ;
Menace, puisqu’enfin c’est perdre temps qu’offrir.
750 Toi qui m’as trop flatté, viens m’aider à souffrir.

ACTE III §

SCÈNE PREMIÈRE. Garibalde, Rodelinde. §

GARIBALDE.

Ce n’est plus seulement l’offre d’un diadème
Que vous fait pour un fils un prince qui vous aime,
Et de qui le refus ne puisse être imputé
Qu’à fermeté de haine ou magnanimité :
755 Il y va de sa vie, et la juste colère
Où jettent cet amant les mépris de la mère,
Veut punir sur le sang de ce fils innocent
La dureté d’un coeur si peu reconnaissant.
C’est à vous d’y penser : tout le choix qu’on vous donne,
760 C’est d’accepter pour lui la mort ou la couronne.
Son sort est en vos mains : aimer ou dédaigner
Le va faire périr ou le faire régner.

RODELINDE.

S’il me faut faire un choix d’une telle importance,
On me donnera bien le loisir que j’y pense.

GARIBALDE.

765 Pour en délibérer vous n’avez qu’un moment :
J’en ai l’ordre pressant ; et sans retardement,
Madame, il faut résoudre, et s’expliquer sur l’heure :
Un mot est bientôt dit. Si vous voulez qu’il meure,
Prononcez-en l’arrêt, et j’en prendrai la loi
770 Pour faire exécuter les volontés du roi.

RODELINDE.

Un mot est bientôt dit ; mais dans un tel martyre
On n’a pas bientôt vu quel mot c’est qu’il faut dire ;
Et le choix qu’on m’ordonne est pour moi si fatal,
Qu’à mes yeux des deux parts le supplice est égal.
775 Puisqu’il faut obéir, fais-moi venir ton maître.

GARIBALDE.

Quel choix avez-vous fait ?

RODELINDE.

Je lui ferai connaître
Que si…

GARIBALDE.

C’est avec moi qu’il vous faut achever :
Il est las désormais de s’entendre braver ;
Et si je ne lui porte une entière assurance
780 Que vos désirs enfin suivent son espérance,
Sa vue est un honneur qui vous est défendu.

RODELINDE.

Que me dis-tu, perfide ? Ai-je bien entendu ?
Tu crains donc qu’une femme, à force de se plaindre,
Ne sauve une vertu que tu tâches d’éteindre,
785 Ne remette un héros au rang de ses pareils,
Dont tu veux l’arracher par tes lâches conseils ?
Oui, je l’épouserai, ce trop aveugle maître,
Tout cruel, tout tyran que tu le forces d’être :
Va, cours l’en assurer ; mais penses-y deux fois.
790 Crains-moi, crains son amour, s’il accepte mon choix.
Je puis beaucoup sur lui ; j’y pourrai davantage,
Et régnerai peut-être après cet esclavage.

GARIBALDE.

Vous régnerez, madame, et je serai ravi
De mourir glorieux pour l’avoir bien servi.

RODELINDE.

795 Va, je lui ferai voir que de pareils services
Sont dignes seulement des plus cruels supplices,
Et que de tous les maux dont les rois sont auteurs,
Ils s’en doivent venger sur de tels serviteurs.
Tu peux en attendant lui donner cette joie,
800 Que pour gagner mon coeur il a trouvé la voie,
Que ton zèle insolent et ton mauvais destin
À son amour barbare en ouvrent le chemin.
Dis-lui, puisqu’il le faut, qu’à l’hymen je m’apprête ;
Mais fuis-nous, s’il s’achève, et tremble pour ta tête.

GARIBALDE.

805 Je veux bien à ce prix vous donner un grand roi.

RODELINDE.

Qu’à ce prix donc il vienne, et m’apporte sa foi.

SCÈNE II. Rodelinde, Édwige. §

ÉDWIGE.

Votre félicité sera mal assurée
Dessus un fondement de si peu de durée.
Vous avez toutefois de si puissants appas…

RODELINDE.

810 Je sais quelques secrets que vous ne savez pas ;
Et si j’ai moins que vous d’attraits et de mérite,
J’ai des moyens plus sûrs d’empêcher qu’on me quitte.

ÉDWIGE.

Mon exemple…

RODELINDE.

Souffrez que je n’en craigne rien,
Et par votre malheur ne jugez pas du mien.
815 Chacun à ses périls peut suivre sa fortune,
Et j’ai quelques soucis que l’exemple importune.

ÉDWIGE.

Ce n’est pas mon dessein de vous importuner.

RODELINDE.

Ce n’est pas mon dessein aussi de vous gêner ;
Mais votre jalousie un peu trop inquiète
820 Se donne malgré moi cette gêne secrète.

ÉDWIGE.

Je ne suis point jalouse, et l’infidélité…

RODELINDE.

Eh bien ! Soit jalousie ou curiosité,
Depuis quand sommes-nous en telle intelligence
Que tout mon coeur vous doive entière confidence ?

ÉDWIGE.

825 Je n’en prétends aucune, et c’est assez pour moi
D’avoir bien entendu comme il accepte un roi.

RODELINDE.

On n’entend pas toujours ce qu’on croit bien entendre.

ÉDWIGE.

De vrai, dans un discours difficile à comprendre,
Je ne devine point, et n’en ai pas l’esprit ;
830 Mais l’esprit n’a que faire où l’oreille suffit.

RODELINDE.

Il faudrait que l’oreille entendît la pensée.

ÉDWIGE.

J’entends assez la vôtre : on vous aura forcée ;
On vous aura fait peur, ou de la mort d’un fils,
Ou de ce qu’un tyran se croit être permis,
835 Et l’on fera courir quelque mauvaise excuse
Dont la cour s’éblouisse et le peuple s’abuse.
Mais cependant ce coeur que vous m’abandonniez…

RODELINDE.

Il n’est pas temps encor que vous vous en plaigniez :
Comme il m’a fait des lois, j’ai des lois à lui faire.

ÉDWIGE.

840 Il les acceptera pour ne vous pas déplaire ;
Prenez-en sa parole, il sait bien la garder.

RODELINDE.

Pour remonter au trône on peut tout hasarder.
Laissez-m’en, quoi qu’il fasse, ou la gloire ou la honte,
Puisque ce n’est qu’à moi que j’en dois rendre conte.
845 Si votre coeur souffrait ce que souffre le mien,
Vous ne vous plairiez pas en un tel entretien ;
Et votre âme à ce prix voyant un diadème,
Voudrait en liberté se consulter soi-même.

ÉDWIGE.

Je demande pardon si je vous fais souffrir,
850 Et vais me retirer pour ne vous plus aigrir.

RODELINDE.

Allez, et demeurez dans cette erreur confuse :
Vous ne méritez pas que je vous désabuse.

ÉDWIGE.

Ce cher amant sans moi vous entretiendra mieux,
Et je n’ai plus besoin de rapport de mes yeux.

SCÈNE III. Grimoald, Rodelinde, Garibalde, Unulphe. §

RODELINDE.

855 Je me rends, Grimoald, mais non pas à la force :
Le titre que tu prends m’est une douce amorce,
Et s’empare si bien de mon affection,
Qu’elle ne veut de toi qu’une condition :
Si je n’ai pu t’aimer et juste et magnanime,
860 Quand tu deviens tyran je t’aime dans le crime ;
Et pour moi ton hymen est un souverain bien,
S’il rend ton nom infâme aussi bien que le mien.

GRIMOALD.

Que j’aimerai, madame, une telle infamie
Qui vous fera cesser d’être mon ennemie !
865 Achevez, achevez, et sachons à quel prix
Je puis mettre une borne à de si longs mépris :
Je ne veux qu’une grâce, et disposez du reste.
Je crains pour Garibalde une haine funeste,
Je la crains pour Unulphe : à cela près, parlez.

RODELINDE.

870 Va, porte cette crainte à des coeurs ravalés ;
Je ne m’abaisse point aux faiblesses des femmes
Jusques à me venger de ces petites âmes.
Si leurs mauvais conseils me forcent de régner,
Je les en dois haïr, et sais les dédaigner.
875 Le ciel, qui punit tout, choisira pour leur peine
Quelques moyens plus bas que cette illustre haine.
Qu’ils vivent cependant, et que leur lâcheté
À l’ombre d’un tyran trouve sa sûreté.
Ce que je veux de toi porte le caractère
880 D’une vertu plus haute et digne de te plaire.
Tes offres n’ont point eu d’exemples jusqu’ici,
Et ce que je demande est sans exemple aussi ;
Mais je veux qu’il te donne une marque infaillible
Que l’intérêt d’un fils ne me rend point sensible,
885 Que je veux être à toi sans le considérer,
Sans regarder en lui que craindre ou qu’espérer.

GRIMOALD.

Madame, achevez donc de m’accabler de joie.
Par quels heureux moyens faut-il que je vous croie ?
Expliquez-vous, de grâce, et j’atteste les cieux
890 Que tout suivra sur l’heure un bien si précieux.

RODELINDE.

Après un tel serment j’obéis et m’explique.
Je veux donc d’un tyran un acte tyrannique :
Puisqu’il en veut le nom, qu’il le soit tout à fait ;
Que toute sa vertu meure en un grand forfait,
895 Qu’il renonce à jamais aux glorieuses marques
Qui le mettaient au rang des plus dignes monarques ;
Et pour le voir méchant, lâche, impie, inhumain,
Je veux voir ce fils même immolé de sa main.

GRIMOALD.

Juste ciel !

RODELINDE.

Que veux-tu pour marque plus certaine
900 Que l’intérêt d’un fils n’amollit point ma haine,
Que je me donne à toi sans le considérer,
Sans regarder en lui que craindre ou qu’espérer ?
Tu trembles, tu pâlis, il semble que tu n’oses
Toi-même exécuter ce que tu me proposes !
905 S’il te faut du secours, je n’y recule pas,
Et veux bien te prêter l’exemple de mon bras.
Fais, fais venir ce fils, qu’avec toi je l’immole.
Dégage ton serment, je tiendrai ma parole.
Il faut bien que le crime unisse à l’avenir
910 Ce que trop de vertus empêchait de s’unir.
Qui tranche du tyran doit se résoudre à l’être.
Pour remplir ce grand nom as-tu besoin d’un maître,
Et faut-il qu’une mère, aux dépens de son sang,
T’apprenne à mériter cet effroyable rang ?
915 N’en souffre pas la honte, et prends toute la gloire
Que cet illustre effort attache à ta mémoire.
Fais voir à tes flatteurs, qui te font trop oser,
Que tu sais mieux que moi l’art de tyranniser ;
Et par une action aux seuls tyrans permise,
920 Deviens le vrai tyran de qui te tyrannise.
À ce prix je me donne, à ce prix je me rends ;
Ou si tu l’aimes mieux, à ce prix je me vends,
Et consens à ce prix que ton amour m’obtienne,
Puisqu’il souille ta gloire aussi bien que la mienne.

GRIMOALD.

925 Garibalde, est-ce là ce que tu m’avais dit ?

GARIBALDE.

Avec votre jalouse elle a changé d’esprit ;
Et je l’avais laissée à l’hymen toute prête,
Sans que son déplaisir menaçât que ma tête.
Mais ces fureurs enfin ne sont qu’illusion,
930 Pour vous donner, seigneur, quelque confusion ;
Ne vous étonnez point, vous l’en verrez dédire.

GRIMOALD.

Vous l’ordonnez, madame, et je dois y souscrire :
J’en ferai ma victime, et ne suis point jaloux
De vous voir sur ce fils porter les premiers coups.
935 Quelque honneur qui par là s’attache à ma mémoire,
Je veux bien avec vous en partager la gloire,
Et que tout l’avenir ait de quoi m’accuser
D’avoir appris de vous l’art de tyranniser.
Vous devriez pourtant régler mieux ce courage,
940 N’en pousser point l’effort jusqu’aux bords de la rage,
Ne lui permettre rien qui sentît la fureur,
Et le faire admirer sans en donner d’horreur.
Faire la furieuse et la désespérée,
Paraître avec éclat mère dénaturée,
945 Sortir hors de vous-même, et montrer à grand bruit
À quelle extrémité mon amour vous réduit,
C’est mettre avec trop d’art la douleur en parade ;
Qui fait le plus de bruit n’est pas le plus malade :
Les plus grands déplaisirs sont les moins éclatants ;
950 Et l’on sait qu’un grand coeur se possède en tout temps.
Vous le savez, madame, et que les grandes âmes
Ne s’abaissent jamais aux faiblesses des femmes,
Ne s’aveuglent jamais ainsi hors de saison ;
Que leur désespoir même agit avec raison,
955 Et que…

RODELINDE.

C’en est assez : sois-moi juge équitable,
Et dis-moi si le mien agit en raisonnable,
Si je parle en aveugle, ou si j’ai de bons yeux.
Tu veux rendre à mon fils le bien de ses aïeux,
Et toute ta vertu jusque-là t’abandonne,
960 Que tu mets en mon choix sa mort ou ta couronne !
Quand j’aurai satisfait tes voeux désespérés,
Dois-je croire ses jours beaucoup plus assurés ?
Cet offre, ou, si tu veux, ce don du diadème
N’est, à le bien nommer, qu’un faible stratagème.
965 Faire un roi d’un enfant pour être son tuteur,
C’est quitter pour ce nom celui d’usurpateur ;
C’est choisir pour régner un favorable titre ;
C’est du sceptre et de lui te faire seul arbitre,
Et mettre sur le trône un fantôme pour roi
970 Jusques au premier fils qui te naîtra de moi,
Jusqu’à ce qu’on nous craigne, et que le temps arrive
De remettre en ses mains la puissance effective.
Qui veut bien l’immoler à son affection
L’immolerait sans peine à son ambition.
975 On se lasse bientôt de l’amour d’une femme ;
Mais la soif de régner règne toujours sur l’âme ;
Et comme la grandeur a d’éternels appas,
L’Italie est sujette à de soudains trépas.
Il est des moyens sourds pour lever un obstacle,
980 Et faire un nouveau roi sans bruit et sans miracle ;
Quitte pour te forcer à deux ou trois soupirs,
Et peindre alors ton front d’un peu de déplaisirs.
La porte à ma vengeance en serait moins ouverte :
Je perdrais avec lui tout le fruit de sa perte.
985 Puisqu’il faut qu’il périsse, il vaut mieux tôt que tard ;
Que sa mort soit un crime, et non pas un hasard ;
Que cette ombre innocente à toute heure m’anime,
Me demande à toute heure une grande victime ;
Que ce jeune monarque, immolé de ta main,
990 Te rende abominable à tout le genre humain ;
Qu’il t’excite partout des haines immortelles ;
Que de tous tes sujets il fasse des rebelles.
Je t’épouserai lors, et m’y viens d’obliger,
Pour mieux servir ma haine, et pour mieux me venger,
995 Pour moins perdre de voeux contre ta barbarie,
Pour être à tous moments maîtresse de ta vie,
Pour avoir l’accès libre à pousser ma fureur,
Et mieux choisir la place à te percer le coeur.
Voilà mon désespoir, voilà ses justes causes :
1000 À ces conditions prends ma main, si tu l’oses.

GRIMOALD.

Oui, je la prends, madame, et veux auparavant…

SCÈNE IV. Pertharite, Grimoald, Rodelinde, Garibalde, Unulphe. §

UNULPHE.

Que faites-vous, seigneur ? Pertharite est vivant :
Ce n’est plus un bruit sourd, le voilà qu’on amène ;
Des chasseurs l’ont surpris dans la forêt prochaine,
1005 Où, caché dans un fort, il attendait la nuit.

GRIMOALD.

Je vois trop clairement quelle main le produit.

RODELINDE.

Est-ce donc vous, seigneur ? Et les bruits infidèles
N’ont-ils semé de vous que de fausses nouvelles ?

PERTHARITE.

Qui, cet époux si cher à vos chastes désirs,
1010 Qui vous a tant coûté de pleurs et de soupirs…

GRIMOALD.

Va, fantôme insolent, retrouver qui t’envoie,
Et ne te mêle point d’attenter à ma joie.
Il est encore ici des supplices pour toi,
Si tu viens y montrer la vaine ombre d’un roi.
1015 Pertharite n’est plus.

PERTHARITE.

Pertharite respire,
Il te parle, il te voit régner dans son empire.
Que ton ambition ne s’effarouche pas
Jusqu’à me supposer toi-même un faux trépas :
Il est honteux de feindre où l’on peut toutes choses.
1020 Je suis mort, si tu veux ; je suis mort, si tu l’oses,
Si toute ta vertu peut demeurer d’accord
Que le droit de régner me rend digne de mort.
Je ne viens point ici par de noirs artifices
De mon cruel destin forcer les injustices,
1025 Pousser des assassins contre tant de valeur,
Et t’immoler en lâche à mon trop de malheur.
Puisque le sort trahit ce droit de ma naissance,
Jusqu’à te faire un don de ma toute-puissance,
Règne sur mes états que le ciel t’a soumis ;
1030 Peut-être un autre temps me rendra des amis.
Use mieux cependant de la faveur céleste :
Ne me dérobe pas le seul bien qui me reste,
Un bien où je te suis un obstacle éternel,
Et dont le seul désir est pour toi criminel.
1035 Rodelinde n’est pas du droit de ta conquête :
Il faut, pour être à toi, qu’il m’en coûte la tête ;
Puisqu’on m’a découvert, elle dépend de toi ;
Prends-la comme tyran, ou l’attaque en vrai roi.
J’en garde hors du trône encor les caractères,
1040 Et ton bras t’a saisi de celui de mes pères.
Je veux bien qu’il supplée au défaut de ton sang,
Pour mettre entre nous deux égalité de rang.
Si Rodelinde enfin tient ton âme charmée,
Pour voir qui la mérite il ne faut point d’armée.
1045 Je suis roi, je suis seul, j’en suis maître, et tu peux
Par un illustre effort faire place à tes voeux.

GRIMOALD.

L’artifice grossier n’a rien qui m’épouvante.
Édüige à fourber n’est pas assez savante ;
Quelque adresse qu’elle aie, elle t’a mal instruit,
1050 Et d’un si haut dessein elle a fait trop de bruit.
Elle en fait avorter l’effet par la menace,
Et ne te produit plus que de mauvaise grâce.

PERTHARITE.

Quoi ? Je passe à tes yeux pour un homme attitré ?

GRIMOALD.

Tu l’avoueras toi-même ou de force ou de gré.
1055 Il faut plus de secret alors qu’on veut surprendre,
Et l’on ne surprend point quand on se fait attendre.

PERTHARITE.

Parlez, parlez, madame, et faites voir à tous
Que vous avez des yeux pour connaître un époux.

GRIMOALD.

Tu veux qu’en ta faveur j’écoute ta complice !
1060 Eh bien ! Parlez, madame ; achevez l’artifice.
Est-ce là votre époux ?

RODELINDE.

Toi qui veux en douter,
Par quelle illusion m’oses-tu consulter ?
Si tu démens tes yeux, croiras-tu mon suffrage ?
Et ne peux-tu sans moi connaître son visage ?
1065 Tu l’as vu tant de fois, au milieu des combats,
Montrer, à tes périls, ce que pesait son bras,
Et l’épée à la main, disputer en personne,
Contre tout ton bonheur, sa vie et sa couronne.
Si tu cherches une aide à traiter d’imposteur
1070 Un roi qui t’a fermé la porte de mon coeur,
Consulte Garibalde, il tremble à voir son maître :
Qui l’osa bien trahir l’osera méconnaître ;
Et tu peux recevoir de son mortel effroi
L’assurance qu’enfin tu n’attends pas de moi.
1075 Un service si haut veut une âme plus basse ;
Et tu sais…

GRIMOALD.

Oui, je sais jusqu’où va votre audace.
Sous l’espoir de jouir de ma perplexité,
Vous cherchez à me voir l’esprit inquiété ;
Et ces discours en l’air que l’orgueil vous inspire
1080 Veulent persuader ce que vous n’osez dire,
Brouiller la populace, et lui faire après vous
En un fourbe impudent respecter votre époux.
Poussez donc jusqu’au bout, devenez plus hardie :
Dites-nous hautement…

RODELINDE.

Que veux-tu que je die ?
1085 Il ne peut être ici que ce que tu voudras :
Tes flatteurs en croiront ce que tu résoudras.
Je n’ai pas pour t’instruire assez de complaisance ;
Et puisque son malheur l’a mis en ta puissance,
Je sais ce que je dois, si tu ne me le rends.
1090 Achève de te mettre au rang des vrais tyrans.

SCÈNE V. Grimoald, Pertharite, Garibalde, Unulphe. §

GRIMOALD.

Que cet événement de nouveau m’embarrasse !

GARIBALDE.

Pour un fourbe chez vous la pitié trouve place !

GRIMOALD.

Non, l’échafaud bientôt m’en fera la raison.
Que ton appartement lui serve de prison ;
1095 Je te le donne en garde, Unulphe.

PERTHARITE.

Prince, écoute :
Mille et mille témoins te mettront hors de doute ;
Tout Milan, tout Pavie…

GRIMOALD.

Allez, sans contester :
Vous aurez tout loisir de vous faire écouter.
Toi, va voir Édüige, et jette dans son âme
1100 Un si flatteur espoir du retour de ma flamme,
Qu’elle-même, déjà s’assurant de ma foi,
Te nomme l’imposteur qu’elle déguise en roi.

SCÈNE VI. §

GARIBALDE.

Quel revers imprévu ! Quel éclat de tonnerre
Jette en moins d’un moment tout mon espoir par terre !
1105 Ce funeste retour, malgré tout mon projet,
Va rendre Grimoald à son premier objet ;
Et s’il traite ce prince en héros magnanime,
N’ayant plus de tyran, je n’ai plus de victime :
Je n’ai rien à venger, et ne puis le trahir,
1110 S’il m’ôte les moyens de le faire haïr.
N’importe toutefois, ne perdons pas courage ;
Forçons notre fortune à changer de visage ;
Obstinons Grimoald, par maxime d’état,
À le croire imposteur, ou craindre un attentat ;
1115 Accablons son esprit de terreurs chimériques,
Pour lui faire embrasser des conseils tyranniques ;
De son trop de vertu sachons le dégager,
Et perdons Pertharite afin de le venger.
Peut-être qu’Édüige, à regret plus sévère,
1120 N’osera l’accepter teint du sang de son frère,
Et que l’effet suivra notre prétention
Du côté de l’amour et de l’ambition.
Tâchons, quoi qu’il en soit, d’en achever l’ouvrage ;
Et pour régner un jour mettons tout en usage.

ACTE IV §

SCÈNE PREMIÈRE. Grimoald, Garibalde. §

GARIBALDE.

1125 Je ne m’en dédis point, seigneur ; ce prompt retour
N’est qu’une illusion qu’on fait à votre amour.
Je ne l’ai vu que trop aux discours d’Édüige :
Comme sensiblement votre change l’afflige,
Et qu’avec le feu roi ce fourbe a du rapport,
1130 Sa flamme au désespoir fait ce dernier effort.
Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine :
L’une sert son amour et l’autre sert sa haine ;
Ce que l’une produit, l’autre ose l’avouer,
Et leur inimitié s’accorde à vous jouer.
1135 L’imposteur cependant, quoi qu’on lui donne à feindre,
Le soutient d’autant mieux qu’il ne voit rien à craindre ;
Car soit que ses discours puissent vous émouvoir
Jusqu’à rendre Édüige à son premier pouvoir ;
Soit que malgré sa fourbe et vaine et languissante,
1140 Rodelinde sur vous reste toute-puissante,
À l’une ou l’autre enfin votre âme à l’abandon
Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.

GRIMOALD.

Tu dis vrai, Garibalde, et déjà je le donne
À qui voudra des deux partager ma couronne :
1145 Non que j’espère encore amollir ce rocher,
Que ni respects ni voeux n’ont jamais su toucher.
Si j’aimai Rodelinde, et si pour n’aimer qu’elle,
Mon âme à qui m’aimait s’est rendue infidèle ;
Si d’éternels dédains, si d’éternels ennuis,
1150 Les bravades, la haine, et le trouble où je suis,
Ont été jusqu’ici toute la récompense
De cet amour parjure où mon coeur se dispense,
Il est temps désormais que par un juste effort
J’affranchisse mon coeur de cet indigne sort.
1155 Prenons l’occasion que nous fait Édüige :
Aimons cette imposture où son amour l’oblige.
Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts,
Et lui prête la main pour le tirer des fers.
Aimons, encore un coup, aimons son artifice,
1160 Aimons-en le secours, et rendons-lui justice.
Soit qu’elle en veuille au trône ou n’en veuille qu’à moi,
Qu’elle aime Grimoald ou qu’elle aime le roi,
Qu’elle ait beaucoup d’amour ou beaucoup de courage,
Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage.
1165 Toi qui ne la servais qu’afin de m’obéir,
Qui tâchais par mon ordre à m’en faire haïr,
Duc, ne t’y force plus, et rends-moi ma parole :
Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole,
Et que je puisse ainsi d’une même action
1170 Récompenser sa flamme ou son ambition.

GARIBALDE.

Je vous la rends, seigneur ; mais enfin prenez garde
À quels nouveaux périls cet effort vous hasarde,
Et si ce n’est point croire un peu trop promptement
L’impétueux transport d’un premier mouvement.
1175 L’imposteur impuni passera pour monarque :
Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque ;
Et comme il est ardent après la nouveauté,
Il s’imaginera son rang seul respecté.
Je sais bien qu’aussitôt votre haute vaillance
1180 De ce peuple mutin domptera l’insolence ;
Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez
Du côté d’Édüige, à qui vous vous rendez ?
J’ai pénétré, seigneur, jusqu’au fond de son âme,
Où je n’ai vu pour vous aucun reste de flamme :
1185 Sa haine seule agit, et cherche à vous ôter
Ce que tous vos désirs s’efforcent d’emporter.
Elle veut, il est vrai, vous rappeler vers elle ;
Mais pour faire à son tour l’ingrate et la cruelle,
Pour vous traiter de lâche, et vous rendre soudain
1190 Parjure pour parjure et dédain pour dédain.
Elle veut que votre âme, esclave de la sienne,
Lui demande sa grâce, et jamais ne l’obtienne :
Ce sont ses mots exprès ; et pour vous punir mieux,
Elle me veut aimer, et m’aimer à vos yeux :
1195 Elle me l’a promis.

SCÈNE II. Grimoald, Garibalde, Édwige. §

ÉDWIGE.

Je te l’ai promis, traître !
Oui, je te l’ai promis, et l’aurais fait peut-être,
Si ton âme, attachée à mes commandements,
Eût pu dans ton amour suivre mes sentiments.
J’avais mis mes secrets en bonne confidence !
1200 Vois par là, Grimoald, quelle est ton imprudence,
Et juge, par les miens lâchement déclarés,
Comme les tiens sur lui peuvent être assurés.
Qui trahit sa maîtresse aisément fait connaître
Que sans aucun scrupule il trahirait son maître,
1205 Et que des deux côtés laissant flotter sa foi,
Son coeur n’aime en effet ni son maître ni moi.
Il a son but à part, Grimoald, prends-y garde :
Quelque dessein qu’il ait, c’est toi seul qu’il regarde.
Examine ce coeur, juges-en comme il faut.
1210 Qui m’aime et me trahit aspire encor plus haut.

GARIBALDE.

Vous le voyez, seigneur, avec quelle injustice
On me fait criminel quand je vous rends service.
Mais de quoi n’est capable un malheureux amant
Que la peur de vous perdre agite incessamment,
1215 Madame ? Vous voulez que le roi vous adore,
Et pour l’en empêcher je ferais plus encore :
Je ne m’en défends point, et mon esprit jaloux
Cherche tous les moyens de l’éloigner de vous.
Je ne vous saurais voir entre les bras d’un autre ;
1220 Mon amour, si c’est crime, a l’exemple du vôtre.
Que ne faites-vous point pour obliger le roi
À quitter Rodelinde, et vous rendre sa foi ?
Est-il rien en ces lieux que n’ait mis en usage
L’excès de votre ardeur ou de votre courage ?
1225 Pour être tout à vous, j’ai fait tous mes efforts ;
Mais je n’ai point encor fait revivre les morts.
J’ai dit des vérités dont votre coeur murmure ;
Mais je n’ai point été jusques à l’imposture,
Et je n’ai point poussé des sentiments si beaux
1230 Jusqu’à faire sortir les ombres des tombeaux.
Ce n’est point mon amour qui produit Pertharite :
Ma flamme ignore encor cet art qui ressuscite ;
Et je ne vois en elle enfin rien à blâmer,
Sinon que je trahis, si c’est trahir qu’aimer.

ÉDWIGE.

1235 De quel front et de quoi cet insolent m’accuse ?

GRIMOALD.

D’un mauvais artifice et d’une faible ruse.
Votre dessein, madame, était mal concerté :
On ne m’a point surpris quand on s’est présenté.
Vous m’aviez préparé vous-même à m’en défendre,
1240 Et me l’ayant promis, j’avais lieu de l’attendre.
Consolez-vous pourtant, il a fait son effet :
Je suis à vous, madame, et j’y suis tout à fait.
Si je vous ai trahie, et si mon coeur volage
Vous a volé longtemps un légitime hommage,
1245 Si pour un autre objet le vôtre en fut banni,
Les maux que j’ai soufferts m’en ont assez puni.
Je recouvre la vue, et reconnais mon crime :
À mes feux rallumés ce coeur s’offre en victime ;
Oui, princesse, et pour être à vous jusqu’au trépas,
1250 Il demande un pardon qu’il ne mérite pas.
Votre propre bonté qui vous en sollicite
Obtient déjà celui de ce faux Pertharite.
Un si grand attentat blesse la majesté ;
Mais s’il est criminel, je l’ai moi-même été.
1255 Faites grâce, et j’en fais ; oubliez, et j’oublie.
Il reste seulement que lui-même il publie,
Par un aveu sincère, et sans rien déguiser,
Que pour me rendre à vous il voulait m’abuser,
Qu’il n’empruntait ce nom que par votre ordre même.
1260 Madame, assurez-vous par là mon diadème,
Et ne permettez pas que cette illusion
Aux mutins contre nous prête d’occasion.
Faites donc qu’il l’avoue, et que ma grâce offerte,
Tout imposteur qu’il est, le dérobe à sa perte ;
1265 Et délivrez par là de ces troubles soudains
Le sceptre qu’avec moi je remets en vos mains.

ÉDWIGE.

J’avais eu jusqu’ici ce respect pour ta gloire,
Qu’en te nommant tyran, j’avais peine à me croire :
Je me tenais suspecte, et sentais que mon feu
1270 Faisait de ce reproche un secret désaveu ;
Mais tu lèves le masque, et m’ôtes de scrupule.
Je ne puis plus garder ce respect ridicule ;
Et je vois clairement, le masque étant levé,
Que jamais on n’a vu tyran plus achevé.
1275 Tu fais adroitement le doux et le sévère,
Afin que la soeur t’aide à massacrer le frère :
Tu fais plus, et tu veux qu’en trahissant son sort,
Lui-même il se condamne et se livre à la mort,
Comme s’il pouvait être amoureux de la vie
1280 Jusqu’à la racheter par une ignominie,
Ou qu’un frivole espoir de te revoir à moi
Me pût rendre perfide et lâche comme toi.
Aime-moi, si tu veux, déloyal ; mais n’espère
Aucun secours de moi pour t’immoler mon frère.
1285 Si je te menaçais tantôt de son retour,
Si j’en donnais l’alarme à ton nouvel amour,
C’étaient discours en l’air inventés par ma flamme,
Pour brouiller ton esprit et celui de sa femme.
J’avais peine à te perdre, et parlais au hasard,
1290 Pour te perdre du moins quelques moments plus tard ;
Et quand par ce retour il a su nous surprendre,
Le ciel m’a plus rendu que je n’osais attendre.

GRIMOALD.

Madame…

ÉDWIGE.

Tu perds temps ; je n’écoute plus rien,
Et j’attends ton arrêt pour résoudre le mien.
1295 Agis, si tu le veux, en vainqueur magnanime ;
Agis comme tyran, et prends cette victime :
Je suivrai ton exemple, et sur tes actions
Je réglerai ma haine ou mes affections.
Il suffit à présent que je te désabuse,
1300 Pour payer ton amour ou pour punir ta ruse.
Adieu.

SCÈNE III. Grimoald, Garibalde, Unulphe. §

GRIMOALD.

Que veut Unulphe ?

UNULPHE.

Il est de mon devoir
De vous dire, seigneur, que chacun le vient voir.
J’ai permis à fort peu de lui rendre visite ;
Mais tous l’ont reconnu pour le vrai Pertharite.
1305 Le peuple même parle, et déjà sourdement
On entend des discours semés confusément…

GARIBALDE.

Voyez en quels périls vous jette l’imposture :
Le peuple déjà parle, et sourdement murmure.
Le feu va s’allumer, si vous ne l’éteignez.
1310 Pour perdre un imposteur, qu’est-ce que vous craignez ?
La haine d’Édüige, elle qui ne prépare
À vos submissions qu’une fierté barbare ?
Elle que vos mépris ayant mise en fureur,
Rendent opiniâtre à vous mettre en erreur ?
1315 Elle qui n’a plus soif que de votre ruine ?
Elle dont la main seule en conduit la machine ?
De semblables malheurs se doivent dédaigner,
Et la vertu timide est mal propre à régner.
épousez Rodelinde, et malgré son fantôme,
1320 Assurez-vous l’état, et calmez le royaume ;
Et livrant l’imposteur à ses mauvais destins,
Ôtez dès aujourd’hui tout prétexte aux mutins

GRIMOALD.

Oui, je te croirai, duc ; et dès demain sa tête,
Abattue à mes pieds, calmera la tempête.
1325 Qu’on le fasse venir, et qu’on mande avec lui
Celle qui de sa fourbe est le second appui,
La reine qui me brave et qui par grandeur d’âme
Semble avoir quelque gêne à se nommer sa femme.

GARIBALDE.

Ses pleurs vous toucheront.

GRIMOALD.

Je suis armé contre eux.

GARIBALDE.

1330 L’amour vous séduira.

GRIMOALD.

Je n’en crains point les feux ;
Ils ont peu de pouvoir quand l’âme est résolue.

GARIBALDE.

Agissez donc, seigneur, de puissance absolue :
Soutenez votre sceptre avec l’autorité
Qu’imprime au front des rois leur propre majesté.
1335 Un roi doit pouvoir tout, et ne sait pas bien l’être
Quand au fond de son coeur il souffre un autre maître.

SCÈNE IV. Grimoald, Pertharite, Rodelinde, Garibalde, Unulphe. §

GRIMOALD.

Viens, fourbe, viens, méchant, éprouver ma bonté,
Et ne la réduis pas à la sévérité.
Je veux te faire grâce : avoue et me confesse
1340 D’un si hardi dessein qui t’a fourni l’adresse,
Qui des deux l’a formé, qui t’a le mieux instruit :
Tu m’entends ; et surtout fais cesser ce faux bruit ;
Détrompe mes sujets, ta prison est ouverte ;
Sinon, prépare-toi dès demain à ta perte ;
1345 N’y force pas ton prince ; et sans plus t’obstiner,
Mérite le pardon qu’il cherche à te donner.

PERTHARITE.

Que tu perds lâchement de ruse et d’artifice,
Pour trouver à me perdre une ombre de justice,
Et sauver les dehors d’une adroite vertu
1350 Dont aux yeux éblouis tu parois revêtu !
Le ciel te livre exprès une grande victime,
Pour voir si tu peux être et juste et magnanime ;
Mais il ne t’abandonne après tout que son sang :
Tu ne lui peux ôter ni son nom ni son rang.
1355 Je mourrai comme roi né pour le diadème ;
Et bientôt mes sujets, détrompés par toi-même,
Connaîtront par ma mort qu’ils n’adorent en toi
Que de fausses couleurs qui te peignent en roi.
Hâte donc cette mort, elle t’est nécessaire ;
1360 Car puisqu’enfin tu veux la vérité sincère,
Tout ce qu’entre tes mains je forme de souhaits,
C’est d’affranchir bientôt ces malheureux sujets.
Crains-moi, si je t’échappe ; et sois sûr de ta perte,
Si par ton mauvais sort la prison m’est ouverte.
1365 Mon peuple aura des yeux pour connaître son roi,
Et mettra différence entre un tyran et moi :
Il n’a point de fureur que soudain je n’excite.
Voilà, dedans tes fers, l’espoir de Pertharite ;
Voilà des vérités qu’il ne peut déguiser,
1370 Et l’aveu qu’il te faut pour te désabuser.

RODELINDE.

Veux-tu pour t’éclaircir de plus illustres marques ?
Veux-tu mieux voir le sang de nos premiers monarques ?
Ce grand coeur…

GRIMOALD.

Oui, madame, il est fort bien instruit
À montrer de l’orgueil et fourber à grand bruit.
1375 Mais si par son aveu la fourbe reconnue
Ne détrompe aujourd’hui la populace émue,
Qu’il prépare sa tête, et vous-même en ce lieu
Ne pensez qu’à lui dire un éternel adieu.
Laissons-les seuls, Unulphe, et demeure à la porte ;
1380 Qu’avant que je l’ordonne aucun n’entre ni sorte.

SCÈNE V. Pertharite, Rodelinde. §

PERTHARITE.

Madame, vous voyez où l’amour m’a conduit.
J’ai su que de ma mort il courait un faux bruit,
Des désirs du tyran j’ai su la violence ;
J’en ai craint sur ce bruit la dernière insolence,
1385 Et n’ai pu faire moins que de tout exposer,
Pour vous revoir encore et vous désabuser.
J’ai laissé hasarder à cette digne envie
Les restes languissants d’une importune vie,
À qui l’ennui mortel d’être éloigné de vous
1390 Semblait à tous moments porter les derniers coups ;
Car, je vous l’avouerai, dans l’état déplorable
Où m’abîme du sort la haine impitoyable,
Où tous mes alliés me refusent leurs bras,
Mon plus cuisant chagrin est de ne vous voir pas.
1395 Je bénis mon destin, quelques maux qu’il m’envoie,
Puisqu’il peut consentir à ce moment de joie ;
Et bien qu’il ose encor de nouveau me trahir,
En un moment si doux je ne le puis haïr.

RODELINDE.

C’était donc peu, seigneur, pour mon âme affligée,
1400 De toute la misère où je me vois plongée ;
C’était peu des rigueurs de ma captivité,
Sans celle où votre amour vous a précipité ;
Et pour dernier outrage où son excès m’expose,
Il faut vous voir mourir et m’en savoir la cause !
1405 Je ne vous dirai point que ce moment m’est doux.
Il met à trop haut prix ce qu’il me rend de vous ;
Et votre souvenir m’aurait bien su défendre
De tout ce qu’un tyran aurait osé prétendre.
N’attendez point de moi de soupirs ni de pleurs :
1410 Ce sont amusements de légères douleurs.
L’amour que j’ai pour vous hait ces molles bassesses
Où d’un sexe craintif descendent les faiblesses ;
Et contre vos malheurs j’ai trop su m’affermir,
Pour ne dédaigner pas l’usage de gémir.
1415 D’un déplaisir si grand la noble violence
Se résout toute entière en ardeur de vengeance,
Et méprisant l’éclat, porte tout son effort
À sauver votre vie, ou venger votre mort.
Je ferai l’un ou l’autre, ou périrai moi-même.

PERTHARITE.

1420 Aimez plutôt, madame, un vainqueur qui vous aime.
Vous avez assez fait pour moi, pour votre honneur ;
Il est temps de tourner du côté du bonheur,
De ne plus embrasser des destins trop sévères,
Et de laisser finir mes jours et vos misères.
1425 Le ciel, qui vous destine à régner en ces lieux,
M’accorde au moins le bien de mourir à vos yeux.
J’aime à lui voir briser une importune chaîne
De qui les noeuds rompus vous font heureuse reine ;
Et sous votre destin je veux bien succomber,
1430 Pour remettre en vos mains ce que j’en fis tomber.

RODELINDE.

Est-ce là donc, seigneur, la digne récompense
De ce que pour votre ombre on m’a vu de constance ?
Quand je vous ai cru mort, et qu’un si grand vainqueur,
Sa conquête à mes pieds, m’a demandé mon coeur,
1435 Quand toute autre en ma place eût peut-être fait gloire
De cet hommage entier de toute sa victoire…

PERTHARITE.

Je sais que vous avez dignement combattu :
Le ciel va couronner aussi votre vertu ;
Il va vous affranchir de cette inquiétude
1440 Que pouvait de ma mort former l’incertitude,
Et vous mettre sans trouble en pleine liberté
De monter au plus haut de la félicité.

RODELINDE.

Que dis-tu, cher époux ?

PERTHARITE.

Que je vois sans murmure
Naître votre bonheur de ma triste aventure.
1445 L’amour me ramenait, sans pouvoir rien pour vous,
Que vous envelopper dans l’exil d’un époux,
Vous dérober sans bruit à cette ardeur infâme
Où s’opposent ma vie et le nom de ma femme.
Pour changer avec gloire, il vous faut mon trépas ;
1450 Et s’il vous fait régner, je ne le perdrai pas.
Après tant de malheurs que mon amour vous cause,
Il est temps que ma mort vous serve à quelque chose,
Et qu’un victorieux à vos pieds abattu
Cesse de renoncer à toute sa vertu.
1455 D’un conquérant si grand et d’un héros si rare
Vous faites trop longtemps un tyran, un barbare ;
Il l’est, mais seulement pour vaincre vos refus.
Soyez à lui, madame, il ne le sera plus ;
Et je tiendrai ma vie heureusement perdue,
1460 Puisque…

RODELINDE.

N’achève point un discours qui me tue,
Et ne me force point à mourir de douleur,
Avant qu’avoir pu rompre ou venger ton malheur.
Moi qui l’ai dédaigné dans son char de victoire,
Couronné de vertus encor plus que de gloire,
1465 Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux,
Pour m’attacher à l’ombre, au nom d’un malheureux,
Je pourrais à ta vue, aux dépens de ta vie,
épouser d’un tyran l’horreur et l’infamie,
Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang,
1470 Pour baiser une main fumante de ton sang !
Ah ! Tu me connais mieux, cher époux.

PERTHARITE.

Non, madame,
Il ne faut point souffrir ce scrupule en votre âme.
Quand ces devoirs communs ont d’importunes lois,
La majesté du trône en dispense les rois :
1475 Leur gloire est au-dessus des règles ordinaires,
Et cet honneur n’est beau que pour les coeurs vulgaires.
Sitôt qu’un roi vaincu tombe aux mains du vainqueur,
Il a trop mérité la dernière rigueur.
Ma mort pour Grimoald ne peut avoir de crime :
1480 Le soin de s’affermir lui rend tout légitime.
Quand j’aurai dans ses fers cessé de respirer,
Donnez-lui votre main, sans rien considérer :
épargnez les efforts d’une impuissante haine,
Et permettez au ciel de vous faire encor reine.

RODELINDE.

1485 épargnez-moi, seigneur, ce cruel sentiment.
Vous qui savez…

SCÈNE VI. Pertharite, Rodelinde, Unulphe. §

UNULPHE.

Madame, achevez promptement :
Le roi, de plus en plus se rendant intraitable,
Mande vers lui ce prince, ou faux, ou véritable.

PERTHARITE.

Adieu, puisqu’il le faut ; et croyez qu’un époux
1490 A tous les sentiments qu’il doit avoir de vous.
Il voit tout votre amour et tout votre mérite ;
Et mourant sans regret, à regret il vous quitte.

RODELINDE.

Adieu, puisqu’on m’y force ; et recevez ma foi
Que l’on me verra digne et de vous et de moi.

PERTHARITE.

1495 Ne vous exposez point au même précipice.

RODELINDE.

Le ciel hait les tyrans, et nous fera justice.

PERTHARITE.

Hélas ! S’il était juste, il vous aurait donné
Un plus puissant monarque, ou moins infortuné.

ACTE V §

SCÈNE PREMIÈRE. Unulphe, Édwige. §

ÉDWIGE.

Quoi ? Grimoald s’obstine à perdre ainsi mon frère !
1500 D’imposture et de fourbe il traite sa misère !
Et feignant de me rendre et son coeur et sa foi,
Il n’a point d’yeux pour lui ni d’oreilles pour moi !

UNULPHE.

Madame, n’accusez que le duc qui l’obsède :
Le mal, s’il en est cru, deviendra sans remède ;
1505 Et si le roi suivait ses conseils violents,
Vous n’en verriez déjà que des effets sanglants.

ÉDWIGE.

Jadis pour Grimoald il quitta Pertharite ;
Et s’il le laisse vivre, il craint ce qu’il mérite.

UNULPHE.

Ajoutez qu’il vous aime, et veut par tous moyens
1510 Rattacher ce vainqueur à ses derniers liens ;
Que Rodelinde à lui, par amour ou par force,
Assure entre vous deux un éternel divorce ;
Et s’il peut une fois jusque-là l’irriter,
Par force ou par amour il croit vous emporter.
1515 Mais vous n’avez, madame, aucun sujet de crainte ;
Ce héros est à vous sans réserve et sans feinte,
Et…

ÉDWIGE.

S’il quitte sans feinte un objet si chéri,
Sans doute au fond de l’âme il connaît son mari.
Mais s’il le connaissait, en dépit de ce traître,
1520 Qui pourrait l’empêcher de le faire paraître ?

UNULPHE.

Sur le trône conquis il craint quelque attentat,
Et ne le méconnaît que par raison d’état.
C’est un aveuglement qu’il a cru nécessaire ;
Et comme Garibalde animait sa colère,
1525 De ses mauvais conseils sans cesse combattu,
Il donnait lieu de craindre enfin pour sa vertu.
Mais, madame, il n’est plus en état de le croire.
Je n’ai pu voir longtemps ce péril pour sa gloire.
Quelque fruit que le duc espère en recueillir,
1530 Je viens d’ôter au roi les moyens de faillir.
Pertharite, en un mot, n’est plus en sa puissance.
Mais ne présumez pas que j’aie eu l’imprudence
De laisser à sa fuite un libre et plein pouvoir
De se montrer au peuple et d’oser l’émouvoir.
1535 Pour fuir en sûreté, je lui prête main-forte,
Ou plutôt je lui donne une fidèle escorte,
Qui sous cette couleur de lui servir d’appui,
Le met hors du royaume, et me répond de lui.
J’empêche ainsi le duc d’achever son ouvrage,
1540 Et j’en donne à mon roi ma tête pour otage.
Votre bonté, madame, en prendra quelque soin.

ÉDWIGE.

Oui, je serai pour toi criminelle au besoin :
Je prendrai, s’il le faut, sur moi toute la faute.

UNULPHE.

Ou je connais fort mal une vertu si haute,
1545 Ou s’il revient à soi, lui-même tout ravi
M’avouera le premier que je l’ai bien servi.

SCÈNE II. Grimoald, Édwige, Unulphe. §

GRIMOALD.

Que voulez-vous enfin, madame, que j’espère ?
Qu’ordonnez-vous de moi ?

ÉDWIGE.

Que fais-tu de mon frère ?
Qu’ordonnes-tu de lui ? Prononce ton arrêt.

GRIMOALD.

1550 Toujours d’un imposteur prendrez-vous l’intérêt ?

ÉDWIGE.

Veux-tu suivre toujours le conseil tyrannique
D’un traître qui te livre à la haine publique ?

GRIMOALD.

Qu’en faveur de ce fourbe à tort vous m’accusez !
Je vous offre sa grâce, et vous la refusez.

ÉDWIGE.

1555 Cette offre est un supplice aux princes qu’on opprime :
Il ne faut point de grâce à qui se voit sans crime ;
Et tes yeux, malgré toi, ne te font que trop voir
Que c’est à lui d’en faire, et non d’en recevoir.
Ne t’obstine donc plus à t’aveugler toi-même :
1560 Soit tel que je t’aimais, si tu veux que je t’aime ;
Sois tel que tu parus quand tu conquis Milan :
J’aime encor son vainqueur, mais non pas son tyran.
Rends-toi cette vertu pleine, haute, sincère,
Qui t’affermit si bien au trône de mon frère ;
1565 Rends-lui du moins son nom, si tu me rends ton coeur.
Qui peut feindre pour lui peut feindre pour la soeur ;
Et tu ne vois en moi qu’une amante incrédule,
Quand je vois qu’avec lui ton âme dissimule.
Quitte, quitte en vrai roi les vertus des tyrans,
1570 Et ne me cache plus un coeur que tu me rends.

GRIMOALD.

Lisez-y donc vous-même : il est à vous, madame ;
Vous en voyez le trouble aussi bien que la flamme.
Sans plus me demander ce que vous connaissez,
De grâce, croyez-en tout ce que vous pensez.
1575 C’est redoubler ensemble et mes maux et ma honte
Que de forcer ma bouche à vous en rendre conte.
Quand je n’aurais point d’yeux, chacun en a pour moi.
Garibalde lui seul a méconnu son roi ;
Et par un intérêt qu’aisément je devine,
1580 Ce lâche, tant qu’il peut, par ma main l’assassine.
Mais que plutôt le ciel me foudroie à vos yeux,
Que je songe à répandre un sang si précieux !
Madame, cependant mettez-vous en ma place :
Si je le reconnais, que faut-il que j’en fasse ?
1585 Le tenir dans les fers avec le nom de roi,
C’est soulever pour lui ses peuples contre moi.
Le mettre en liberté, c’est le mettre à leur tête,
Et moi-même hâter l’orage qui s’apprête.
Puis-je m’assurer d’eux et souffrir son retour ?
1590 Puis-je occuper son trône et le voir dans ma cour ?
Un roi, quoique vaincu, garde son caractère :
Aux fidèles sujets sa vue est toujours chère ;
Au moment qu’il paraît, les plus grands conquérants,
Pour vertueux qu’ils soient, ne sont que des tyrans ;
1595 Et dans le fond des coeurs sa présence fait naître
Un mouvement secret qui les rend à leur maître.
Ainsi mon mauvais sort a de quoi me punir
Et de le délivrer et de le retenir.
Je vois dans mes prisons sa personne enfermée
1600 Plus à craindre pour moi qu’en tête d’une armée.
Là mon bras animé de toute ma valeur
Chercherait avec gloire à lui percer le coeur ;
Mais ici, sans défense, hélas ! Qu’en puis-je faire ?
Si je pense régner, sa mort m’est nécessaire ;
1605 Mais soudain ma vertu s’arme si bien pour lui,
Qu’en mille bataillons il aurait moins d’appui.
Pour conserver sa vie et m’assurer l’empire,
Je fais ce que je puis à le faire dédire :
Des plus cruels tyrans j’emprunte le courroux,
1610 Pour tirer cet aveu de la reine ou de vous ;
Mais partout je perds temps, partout même constance
Rend à tous mes efforts pareille résistance.
encor s’il ne fallait qu’éteindre ou dédaigner
En des troubles si grands la douceur de régner,
1615 Et que pour vous aimer et ne vous point déplaire
Ce grand titre de roi ne fût pas nécessaire,
Je me vaincrais moi-même, et lui rendant l’état,
Je mettrais ma vertu dans son plus haut éclat.
Mais je vous perds, madame, en quittant la couronne ;
1620 Puisqu’il vous faut un roi, c’est vous que j’abandonne ;
Et dans ce coeur à vous par vos yeux combattu
Tout mon amour s’oppose à toute ma vertu.
Vous pour qui je m’aveugle avec tant de lumières,
Si vous êtes sensible encore à mes prières,
1625 Daignez servir de guide à mon aveuglement,
Et faites le destin d’un frère et d’un amant.
Mon amour de tous deux vous fait la souveraine :
Ordonnez-en vous-même, et prononcez en reine.
Je périrai content, et tout me sera doux,
1630 Pourvu que vous croyiez que je suis tout à vous.

ÉDWIGE.

Que tu me connais mal, si tu connais mon frère !
Tu crois donc qu’à ce point la couronne m’est chère,
Que j’ose mépriser un comte généreux
Pour m’attacher au sort d’un tyran trop heureux ?
1635 Aime-moi si tu veux, mais crois-moi magnanime :
Avec tout cet amour garde-moi ton estime ;
Crois-moi quelque tendresse encor pour mon vrai sang,
Qu’une haute vertu me plaît mieux qu’un haut rang,
Et que vers Gundebert je crois ton serment quitte,
1640 Quand tu n’aurais qu’un jour régné pour Pertharite.
Milan, qui l’a vu fuir, et t’a nommé son roi,
De la haine d’un mort a dégagé ma foi.
À présent je suis libre, et comme vraie amante
Je secours malgré toi ta vertu chancelante,
1645 Et dérobe mon frère à ta soif de régner,
Avant que tout ton coeur s’en soit laissé gagner.
Oui, j’ai brisé ses fers, j’ai corrompu ses gardes,
J’ai mis en sûreté tout ce que tu hasardes.
Il fuit, et tu n’as plus à traiter d’imposteur
1650 De tes troubles secrets le redoutable auteur.
Il fuit, et tu n’as plus à craindre de tempête.
Secourant ta vertu, j’assure ta conquête ;
Et les soins que j’ai pris… Mais la reine survient.

SCÈNE III. Grimoald, Rodelinde, Édwige, Unulphe. §

Grimoald, à Rodelinde.

Que tardez-vous, madame, et quel soin vous retient ?
1655 Suivez de votre époux le nom, l’image, ou l’ombre ;
De ceux qui m’ont trahi croissez l’indigne nombre,
Et délivrez mes yeux, trop aisés à charmer,
Du péril de vous voir et de vous trop aimer.
Suivez : votre captif ne vous tient plus captive.

RODELINDE.

1660 Rends-le moi donc, tyran, afin que je le suive.
À quelle indigne feinte oses-tu recourir,
De m’ouvrir sa prison quand tu l’as fait mourir !
Lâche, présumes-tu qu’un faux bruit de sa fuite
Cache de tes fureurs la barbare conduite ?
1665 Crois-tu qu’on n’ait point d’yeux pour voir ce que tu fais,
Et jusque dans ton coeur découvrir tes forfaits ?

ÉDWIGE.

Madame…

RODELINDE.

Eh bien ! Madame, êtes-vous sa complice ?
Vous chargez-vous pour lui de toute l’injustice ?
Et sa main qu’il vous tend vous plaît-elle à ce prix ?

ÉDWIGE.

1670 Vous la vouliez tantôt teinte du sang d’un fils,
Et je puis l’accepter teinte du sang d’un frère,
Si je veux être soeur comme vous étiez mère.

RODELINDE.

Ne me reprochez point une juste fureur
Où des feux d’un tyran me réduisait l’horreur ;
1675 Et puisque de sa foi vous êtes ressaisie,
Faites cesser l’aigreur de votre jalousie.

ÉDWIGE.

Ne me reprochez point des sentiments jaloux,
Quand je hais les tyrans autant ou plus que vous.

RODELINDE.

Vous pouvez les haïr quand Grimoald vous aime !

ÉDWIGE.

1680 J’aime en lui sa vertu plus que son diadème ;
Et voyant quels motifs le font encore agir,
Je ne vois rien en lui qui me fasse rougir.

RODELINDE.

Rougis-en donc toi seul, toi qui caches ton crime,
Qui t’immolant un roi, dérobes ta victime,
1685 Et d’un grand ennemi déguisant tout le sort,
Le fais fourbe en sa vie et fuir après sa mort.
De tes fausses vertus les brillantes pratiques
N’élevaient que pour toi ces tombeaux magnifiques :
C’étaient de vains éclats de générosité,
1690 Pour rehausser ta gloire avec impunité.
Tu n’accablais son nom de tant d’honneurs funèbres
Que pour ensevelir sa mort dans les ténèbres,
Et lui tendre avec pompe un piège illustre et beau,
Pour le priver un jour des honneurs du tombeau.
1695 Soûle-toi de son sang ; mais rends-moi ce qui reste,
Attendant ma vengeance, ou le courroux céleste,
Que je puisse…

GRIMOALD.

Ah ! Madame, où me réduisez-vous
Pour un fourbe qu’elle aime à nommer son époux ?
Votre pitié ne sert qu’à me couvrir de honte,
1700 Si quand vous me l’ôtez, il m’en faut rendre conte,
Et si la cruauté de mon triste destin
De ce que vous sauvez me nomme l’assassin.

UNULPHE.

Seigneur, je crois savoir la route qu’il a prise ;
Et si sa majesté veut que je l’y conduise,
1705 Au péril de ma tête, en moins d’une heure ou deux,
Je m’offre de la rendre à l’objet de ses voeux.
Allons, allons, madame, et souffrez que je tâche…

RODELINDE.

Ô d’un lâche tyran ministre encor plus lâche,
Qui sous un faux semblant d’un peu d’humanité
1710 Penses contre mes pleurs faire sa sûreté !
Que ne dis-tu plutôt que ses justes alarmes
Aux yeux des bons sujets veulent cacher mes larmes,
Qu’il lui faut me bannir, de crainte que mes cris
Du peuple et de la cour n’émeuvent les esprits ?
1715 Traître, si tu n’étais de son intelligence,
Pourrait-il refuser ta tête à sa vengeance ?
Que devient, Grimoald, que devient ton courroux ?
Tes ordres en sa garde avaient mis mon époux.
Il a brisé ses fers, il sait où va sa fuite ;
1720 Si je le veux rejoindre, il s’offre à ma conduite ;
Et quand son sang devrait te répondre du sien,
Il te voit, il te parle, et n’appréhende rien !

GRIMOALD.

Quand ce qu’il fait pour vous hasarderait ma vie,
Je ne puis le punir de vous avoir servie.
1725 Si j’avais cependant quelque peur que vos cris
De la cour et du peuple émussent les esprits,
Sans vous prier de fuir pour finir mes alarmes,
J’aurais trop de moyens de leur cacher vos larmes.
Mais vous êtes, madame, en pleine liberté ;
1730 Vous pouvez faire agir toute votre fierté,
Porter dans tous les coeurs ce qui règne en votre âme :
Le vainqueur du mari ne peut craindre la femme.
Mais que veut ce soldat ?

SCÈNE IV. Grimoald, Pertharite, Rodelinde, Édwige, Unulphe, Soldats. §

SOLDAT, à Grimoald.

Vous avertir, Seigneur,
D’un grand malheur ensemble et d’un rare bonheur.
1735 Garibalde n’est plus, et l’imposteur infâme
Qui tranche ici du roi lui vient d’arracher l’âme ;
Mais ce même imposteur est en votre pouvoir.

GRIMOALD.

Que dis-tu, malheureux ?

Soldat.

Ce que vous allez voir.

GRIMOALD.

Ô ciel ! En quel état ma fortune est réduite,
1740 S’il ne m’est pas permis de jouir de sa fuite !
Faut-il que de nouveau mon coeur embarrassé
Ne puisse… Mais dis-nous comment tout s’est passé.

Soldat.

Le duc, ayant appris quelles intelligences
Dérobaient un tel fourbe à vos justes vengeances,
1745 L’attendait à main-forte, et lui fermant le pas :
" à lui seul, nous dit-il ; mais ne le blessons pas.
Réservons tout son sang aux rigueurs des supplices,
Et laissons par pitié fuir ses lâches complices. "
Ceux qui le conduisaient, du grand nombre étonnés,
1750 Et par mes compagnons soudain environnés,
Acceptent la plupart ce qu’on leur facilite,
Et s’écartent sans bruit de ce faux Pertharite.
Lui, que l’ordre reçu nous forçait d’épargner
Jusqu’à baisser l’épée et le trop dédaigner,
1755 S’ouvre en son désespoir parmi nous un passage,
Jusque sur notre chef pousse toute sa rage,
Et lui plonge trois fois un poignard dans le sein,
Avant qu’aucun de nous ait pu voir son dessein.
Nos bras étaient levés pour l’en punir sur l’heure ;
1760 Mais le duc par nos mains ne consent pas qu’il meure,
Et son dernier soupir est un ordre nouveau
De garder tout son sang à celle d’un bourreau.
Ainsi ce fugitif retombe dans sa chaîne,
Et vous pouvez, seigneur, ordonner de sa peine :
1765 Le voici.

GRIMOALD.

Quel combat pour la seconde fois !

SCÈNE V. Grimoald, Pertharite, Édwige, Rodelinde. §

PERTHARITE.

Tu me revois, tyran qui méconnais les rois ;
Et j’ai payé pour toi d’un si rare service
Celui qui rend ma tête à ta fausse justice.
Pleure, pleure ce bras qui t’a si bien servi ;
1770 Pleure ce bon sujet que le mien t’a ravi.
Hâte-toi de venger ce ministre fidèle :
C’est toi qu’à sa vengeance en mourant il appelle.
Signale ton amour, et parois aujourd’hui,
S’il fut digne de toi, plus digne encor de lui.
1775 Mais cesse désormais de traiter d’imposture
Les traits que sur mon front imprime la nature.
Milan m’a vu passer, et partout en passant
J’ai vu couler ses pleurs pour son prince impuissant ;
Tu lui déguiserais en vain ta tyrannie :
1780 Pousses-en jusqu’au bout l’insolente manie ;
Et quoi que ta fureur te prescrive pour moi,
Ordonne de mes jours comme de ceux d’un roi.

GRIMOALD.

Oui, tu l’es en effet, et j’ai su te connaître,
Dès le premier moment que je t’ai vu paraître.
1785 Si j’ai fermé les yeux, si j’ai voulu gauchir,
Des maximes d’état j’ai voulu t’affranchir,
Et ne voir pas ma gloire indignement trahie
Par la nécessité de m’immoler ta vie.
De cet aveuglement les soins mystérieux
1790 Empruntaient les dehors d’un tyran furieux,
Et forçaient ma vertu d’en souffrir l’artifice,
Pour t’arracher ton nom par l’effroi du supplice.
Mais mon dessein n’était que de t’intimider,
Ou d’obliger quelqu’un à te faire évader.
1795 Unulphe a bien compris, en serviteur fidèle,
Ce que ma violence attendait de son zèle ;
Mais un traître pressé par d’autres intérêts
A rompu tout l’effet de mes désirs secrets.
Ta main, grâces au ciel, nous en a fait justice.
1800 Cependant ton retour m’est un nouveau supplice ;
Car enfin que veux-tu que je fasse de toi ?
Puis-je porter ton sceptre et te traiter de roi ?
Ton peuple qui t’aimait pourra-t-il te connaître,
Et souffrir à tes yeux les lois d’un autre maître ?
1805 Toi-même pourras-tu, sans entreprendre rien,
Me voir jusqu’au trépas possesseur de ton bien ?
Pourras-tu négliger l’occasion offerte,
Et refuser ta main ou ton ordre à ma perte ?
Si tu n’étais qu’un lâche, on aurait quelque espoir
1810 Qu’enfin tu pourrais vivre, et ne rien émouvoir ;
Mais qui me croit tyran, et hautement me brave,
Quelque faible qu’il soit, n’a point le coeur d’esclave,
Et montre une grande âme au-dessus du malheur,
Qui manque de fortune, et non pas de valeur.
1815 Je vois donc malgré moi ma victoire asservie
À te rendre le sceptre, ou prendre encor ta vie ;
Et plus l’ambition trouble ce grand effort,
Plus ceux de ma vertu me refusent ta mort.
Mais c’est trop retenir ma vertu prisonnière :
1820 Je lui dois comme à toi liberté toute entière ;
Et mon ambition a beau s’en indigner,
Cette vertu triomphe, et tu t’en vas régner.
Milan, revois ton prince, et reprends ton vrai maître,
Qu’en vain pour t’aveugler j’ai voulu méconnaître ;
1825 Et vous que d’imposteur à regret j’ai traité…

PERTHARITE.

Ah ! C’est porter trop loin la générosité.
Rendez-moi Rodelinde, et gardez ma couronne,
Que pour sa liberté sans regret j’abandonne :
Avec ce cher objet tout destin m’est trop doux.

GRIMOALD.

1830 Rodelinde et Milan et mon coeur sont à vous ;
Et je vous remettrais toute la Lombardie,
Si comme dans Milan je régnais dans Pavie.
Mais vous n’ignorez pas, seigneur, que le feu roi
En fit reine Édüige ; et lui donnant ma foi,
1835 Je promis…

ÉDWIGE.

Si ta foi t’oblige à la défendre,
Ton exemple m’oblige encor plus à la rendre ;
Et je mériterais un nouveau changement,
Si mon coeur n’égalait celui de mon amant.

PERTHARITE.

Son exemple, ma soeur, en vain vous y convie.
1840 Avec ce grand héros je vous laisse Pavie,
Et me croirais moi-même aujourd’hui malheureux,
Si je voyais sans sceptre un bras si généreux.

RODELINDE.

Pardonnez si ma haine a trop cru l’apparence :
Je présumais beaucoup de votre violence ;
1845 Mais je n’aurais osé, seigneur, en présumer
Que vous m’eussiez forcée enfin à vous aimer.

GRIMOALD.

Vous m’avez outragé sans me faire injustice.

RODELINDE.

Qu’une amitié si ferme aujourd’hui nous unisse,
Que l’un et l’autre état en admire les noeuds,
1850 Et doute avec raison qui règne de vous deux.

PERTHARITE.

Pour en faire admirer la chaîne fortunée,
Allons mettre en éclat cette grande journée,
Et montrer à ce peuple, heureusement surpris,
Que des hautes vertus la gloire est le seul prix.