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Nombre de personnages parlants sur scène : ordre temporel et ordre croissant  
1
2
3

 

Jacques Pradon. Scipion l'Africain. Tragédie. Table des rôles
Rôle Scènes Répl. Répl. moy. Présence Texte Texte % prés. Texte × pers. Interlocution
[TOUS] 30 sc. 195 répl. 5,6 l. 1 092 l. 1 092 l. 52 % 2 141 l. (100 %) 2,0 pers.
SCIPION 15 sc. 59 répl. 6,3 l. 612 l. (57 %) 370 l. (34 %) 61 % 1 211 l. (57 %) 2,0 pers.
ANNIBAL 3 sc. 19 répl. 7,6 l. 217 l. (20 %) 145 l. (14 %) 68 % 433 l. (21 %) 2,0 pers.
LUCEJUS 3 sc. 16 répl. 5,0 l. 152 l. (14 %) 80 l. (8 %) 53 % 337 l. (16 %) 2,2 pers.
ISPERIE 15 sc. 47 répl. 4,7 l. 476 l. (44 %) 222 l. (21 %) 47 % 979 l. (46 %) 2,1 pers.
ERIXENE 6 sc. 14 répl. 7,4 l. 153 l. (14 %) 104 l. (10 %) 68 % 296 l. (14 %) 1,9 pers.
AURILCAR 3 sc. 13 répl. 4,0 l. 141 l. (13 %) 52 l. (5 %) 37 % 282 l. (14 %) 2,0 pers.
LEPIDE 5 sc. 18 répl. 4,2 l. 230 l. (22 %) 76 l. (7 %) 34 % 461 l. (22 %) 2,0 pers.
SEXTUS 1 sc. 1 répl. 3,7 l. 14 l. (2 %) 4 l. (1 %) 27 % 42 l. (2 %) 3,0 pers.
CELSUS[ 0 sc. 0 répl. 0 0 l. (0 %) 0 l. (0 %) 0 % 0 l. (0 %) 0
ERMILIE 3 sc. 4 répl. 5,8 l. 92 l. (9 %) 23 l. (3 %) 26 % 183 l. (9 %) 2,0 pers.
BARCÉ 1 sc. 4 répl. 4,2 l. 55 l. (6 %) 17 l. (2 %) 31 % 110 l. (6 %) 2,0 pers.
GARDES 0 sc. 0 répl. 0 0 l. (0 %) 0 l. (0 %) 0 % 0 l. (0 %) 0
Jacques Pradon. Scipion l'Africain. Tragédie. Statistiques par relation
Relation Scènes Texte Interlocution
SCIPION 61 l. (100 %) 3 répl. 20,2 l. 3 sc. 60 l. (6 %) 1,0 pers.
SCIPION
ANNIBAL
55 l. (35 %) 12 répl. 4,5 l.
104 l. (66 %) 12 répl. 8,6 l.
2 sc. 158 l. (15 %) 2,0 pers.
SCIPION
LUCEJUS
20 l. (64 %) 2 répl. 9,8 l.
12 l. (37 %) 3 répl. 3,8 l.
1 sc. 31 l. (3 %) 3,0 pers.
SCIPION
ISPERIE
77 l. (57 %) 18 répl. 4,2 l.
58 l. (44 %) 18 répl. 3,2 l.
5 sc. 134 l. (13 %) 2,3 pers.
SCIPION
ERIXENE
11 l. (51 %) 2 répl. 5,2 l.
11 l. (50 %) 2 répl. 5,1 l.
1 sc. 21 l. (2 %) 2,0 pers.
SCIPION
AURILCAR
20 l. (55 %) 7 répl. 2,8 l.
16 l. (46 %) 6 répl. 2,7 l.
1 sc. 35 l. (4 %) 2,0 pers.
SCIPION
LEPIDE
130 l. (77 %) 15 répl. 8,6 l.
40 l. (24 %) 13 répl. 3,1 l.
3 sc. 169 l. (16 %) 2,0 pers.
ANNIBAL
ISPERIE
42 l. (71 %) 7 répl. 5,9 l.
18 l. (30 %) 7 répl. 2,5 l.
1 sc. 59 l. (6 %) 2,0 pers.
LUCEJUS
ISPERIE
69 l. (58 %) 13 répl. 5,3 l.
51 l. (43 %) 12 répl. 4,2 l.
2 sc. 119 l. (11 %) 2,0 pers.
ISPERIE 21 l. (100 %) 3 répl. 6,8 l. 3 sc. 21 l. (2 %) 1,0 pers.
ISPERIE
ERIXENE
8 l. (45 %) 2 répl. 4,0 l.
10 l. (56 %) 2 répl. 4,9 l.
1 sc. 18 l. (2 %) 2,0 pers.
ISPERIE
ERMILIE
69 l. (75 %) 5 répl. 13,7 l.
23 l. (26 %) 4 répl. 5,8 l.
3 sc. 92 l. (9 %) 2,0 pers.
ERIXENE 10 l. (100 %) 1 répl. 9,8 l. 1 sc. 10 l. (1 %) 1,0 pers.
ERIXENE
AURILCAR
35 l. (75 %) 5 répl. 7,0 l.
13 l. (26 %) 4 répl. 3,0 l.
1 sc. 47 l. (5 %) 2,0 pers.
ERIXENE
LEPIDE
1 l. (26 %) 1 répl. 0,7 l.
2 l. (75 %) 1 répl. 2,0 l.
1 sc. 3 l. (1 %) 2,0 pers.
ERIXENE
BARCÉ
39 l. (70 %) 3 répl. 12,8 l.
17 l. (31 %) 4 répl. 4,2 l.
1 sc. 55 l. (6 %) 2,0 pers.
AURILCAR
LEPIDE
25 l. (42 %) 3 répl. 8,0 l.
35 l. (59 %) 4 répl. 8,7 l.
1 sc. 59 l. (6 %) 2,0 pers.

Jacques Pradon

1697

Scipion l'Africain. Tragédie

sous la direction de Georges Forestier
Édition de Chloé Beaucamp
2014
CELLF 16-18 (CNRS & université Paris-Sorbonne), 2014, license cc.
Source : Scipion l'Africain, tragédie, Par Mr Pradon. A PARIS, Chez THOMAS GUILLAIN, proche les Augustins, à la descente du Pont-neuf, à l'Image S. Loüis, M. DC. XCXVII. AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Ont participé à cette édition électronique : Amélie Canu (Édition XML/TEI).

Scipion
l’Africain,
Tragédie §

PREFACE. §

Si le succés d’un Ouvrage doit le défendre contre la critique, et si la premiere et la plus infaillible regle du Theatre est celle de plaire, j’ose dire que Scipion l’Africain ayant eu ce bonheur, je pourois me dispenser de répondre au critiques qu’on en a faites. Cependant sans me prévaloir des applaudissemens que le public luy a donnez, je vais tâcher en peu de mots d’en justifier la conduite. On me reproche d’avoir fait Scipion amoureux ; mais je soûtiens que le mettant sur la Scene, j’ay dû luy donner ce caractere, qui releve son {p. II} action principale, qui est de vaincre sa passion, et de rendre sa Maîtresse à son Rival. Aristote nous aprend qu’on peut ajoûter quelque chose de vray-semblable au vray ; et il est vray-semblable que Scipion à l’âge de vingt-quatre ans, ayant pris la plus belle personne de l’Univers, ait été sensible à sa beauté et qu’il ait rendu quelques combats, avant que de la rendre à Lucejus Prince des Celtiberiens, à qui elle estoit promise. D’ailleurs si Scipion avoit remis sa captive sans la voir, son action n’auroit pas été si belle, que de la rendre aprés l’avoir veuë, et aprés en avoir esté vivement touché ; car comme dit le grand Corneille,

Ce n’est qu’en ces assauts qu’éclate la vertu,
Et l’on doute d’un cœur qui n’a point combatu.

{p. III} Il me semble même que Scipion auroit bien douté de sa vertu, et du pouvoir qu’il avoit sur luy de n’oser voir une tres-belle personne, de peur d’en être tenté . Comme l’Histoire ne nomme point cette belle captive, je la fais Niéce d’Annibal, pour donner un plus grand contraste à l’amour de Scipion qu’il combat, et dont enfin il triomphe, et je puis dire que cette action a plû trop generalement dans le cinquiéme Acte pour me repentir de l’avoir fait. Il y a des gens qui s’étonnent qu’Annibal vienne demander la Paix avecque une assez grosse Armée ; mais il n’est pas permis d’ignorer un fait historique aussi connu que celuy-là. Il est constant qu’Annibal fut rapellé par le Senat de Cartage pour {p. IV} défendre sa patrie, qu’il quitta l’Italie, qu’il revint en Afrique, et qu’il y trouva les affaires en un si mauvais état, qu’il n’eût point d’autre party à prendre pour sauver Cartage, que celuy de demander la Paix  ; mais il la demande d’une maniere assez noble, et cette Scene a toujours paru tres-belle, et tres-bien conduite ; je ne doute point qu’il n’y ait bien des choses qui auroient pû être mieux dans cette Piece, mais je ne suis pas infaillible, et je ne donne point cecy pour un ouvrage achevé. Il suffit qu’il ait réussi, pour en devoir être content, et pour m’encourager à travailler à l’avenir avec encor plus de soin et plus d’exactitude.

EXTRAIT DU PRIVILEGE
du Roy. §

Par Grace & Privilege du Roy, donné à Paris le vingt-uniéme Mars 1697. Signé, Par le Roy en son Conseil, LE FEVRE. Il est permis à THOMAS GUILLAIN, Marchand Libraire à Paris, de faire imprimer, vendre & debiter le Recueil des Tragedies du Sieur PRADON, pendant le temps de six années, à compter du jour qu’elles seront achevées d’imprimer pour la premiere fois, en vertu des presentes, pendant lequel temps tres-expresses inhibitions & défenses sont faites à toutes personnes de quelque qualité & condition qu’elles soient ; de faire imprimer, vendre ny debiter desdites Tragedies conjointement, ou separément, d’autre Edition que celles de l’Exposant, ou de ceux qui auront droit de luy, à peine de quinze cens livres d’amende, payable sans déport par chacun des Contrevenans, de confiscation des Exemplaires contrefaits, & de tous dépens, dommages & interests, & autres peines portées plus au long par lesdites Lettres de Privilege.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de la Ville de Paris, le 26 Mars 1697.

Signé P. AUBOUIN, Syndic.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le premier Avril 1697.

Le prix est vingt sols.

Acteurs. §

  • SCIPION, surnommé l’AFRICAIN, Consul & General de l’Armée des Romains.
  • ANNIBAL, General de l’Armée des Cartaginois.
  • LUCEJUS, Prince des Celtiberiens, Amant d’Isperie Niéce d’Annibal.
  • ISPERIE, Niéce d’Annibal, promise à Lucejus, prisonniere dans le Camp de Scipion.
  • ERIXENE, fille d’Hannon, ennemy d’Annibal, prisonniere dans le Camp de Scipion.
  • AURILCAR, Envoyé d’Annibal vers Scipion.
  • LEPIDE, Confident de Scipion.
  • SEXTUS, Capitaine de l’Armée de Scipion.
  • CELSUS[,] Romain, amy de Lucejus.
  • ERMILIE, Confidente d’Isperie.
  • BARCÉ, Confidente d’Erixene.
  • GARDES.
La Scene est dans le Camp de Scipion, prés de Zama.
[A,1]

ACTE I. §

SCENE PREMIERE. §

LEPIDE, AURILCAR.

LEPIDE.

Seigneur, en attendant que Scipion vous voye,
Je me tiens honoré de l’ordre qu’il m’envoye,
De vous entretenir pendant quelques momens,
Nous sçaurons d’Annibal les secrets sentimens,
5 C’est vous qui dans ce Camp annoncez sa venuë.

AURILCAR.

{p. 2}
Oüy, Seigneur, Annibal souhaite une entreveuë,
Je viens la demander, c’est son intention
Que de voir aujourd’huy le fameux Scipion ;
Aux plaines de Zama nous sommes l’un & l’autre,
10 Nôtre Armée est campée assez prés de la vôtre ;
Mais Annibal prétend* avec luy conferer,
Et je viens en ce Camp pour en déliberer,
Avant que de rien faire & de rien entreprendre.

LEPIDE.

Sans doute* qu’on ne peut refuser de l’entendre ;
15 Nous verrons aujourd’huy ces deux grands Citoyens,
Tous deux de leur païs la gloire & les soûtiens,
Donner ce peu de tréve à cette longue guerre,
Pour décider entre-eux du destin de la terre,
Et de leur conference on attend desormais
20 Le jour de la bataille, ou celuy de la paix.

AURILCAR.

Je ne m’explique point des desseins de mon Maître,
Il paroîtra luy-même, & les fera connoître,
Il marche sur mes pas : mais que d’heureux succés*,
Seigneur, de Scipion ont remply les projets ?
25 La victoire en tous lieux à son bras enchaînée
Semble de l’Univers faire la destinée ;
Jeune encor, on a vû ses grandes actions
Suivre, & même passer celles des Scipions,
Et digne rejeton de cette illustre race*,
30 A vingt ans on l’a vû commander en leur place ;
Il nous chassa d’Espagne aprés quatre combats,
Où Rome triompha par l’effort* de son bras,
Le voicy dans l’Affrique étonnée*, affoiblie,
Il arrache Annibal du sein de l’Italie[,]
35 Et contraint ce Heros de voler en ces lieux, {p. 3}
Pour défendre à son tour sa patrie & ses Dieux.

LEPIDE.

S’il acheve, Seigneur, cette heureuse campagne,
Dans l’Affrique il fera ce qu’il fit en Espagne :
Un des plus puissans Rois qui fût dans l’Univers,
40 L’infidelle Syphax a pery dans ses fers,
Asdrubal & Xantus ont perdu trois batailles,
Cartage va nous voir au pied de ses murailles,
Cette superbe* ville est contrainte aujourd’huy
D’appeller Annibal pour luy servir d’appuy ;
45 Scipion la menace, & l’on voit ce grand homme
Luy rendre tout l’effroy qu’Annibal fit à Rome.

AURILCAR.

Il vient de ses succés interrompre le cours,
Et promet à l’Affrique un fidele secours.
Son nom seul raffermit nos Provinces craintives ;
50 Mais puis-je m’informer des illustres captives
Que Zama pris d’assaut vit tomber dans vos fers ;
La Niéce d’Annibal les a-t-elle souffers ?
Et la Fille d’Hannon, la superbe* Erixene,
S’est-elle accoûtumée à porter une chaîne ?

LEPIDE.

55 Que leur chaîne, Seigneur, est facile à porter ?
Elles ont des vertus* qui les font respecter,
Au Camp de Scipion elles sont souveraines,
Il les traite bien moins en esclaves qu’en Reines,
Il n’a plus de fierté* si-tôt qu’il est vainqueur,
60 Sa bonté, sa clemence égalent sa valeur ;
Oüy, son bras aux vaincus ne fut jamais funeste*,
La victoire ne sert qu’à le rendre modeste,
Egal dans la fortune* & dans l’adversité,
Il n’est jamais superbe* en la prosperité.
65 La Niéce d’Annibal, l’adorable* Isperie, {p. 4}
Fit briller tant d’éclat & tant de modestie
Qu’il en fut ébloüy : mais enfin sa beauté
Porte un charme* secret dont on est enchanté*.
Au Prince Lucejus elle se vit promise,
70 Il devoit l’épouser quand Zama fut surprise ;
Ce jour infortuné si funeste* pour eux
Sépara ces Amans sur le point d’estre heureux :
Elle ignore où ce Prince a sçû porter ses armes,
Et souvent ses beaux yeux pour luy versent des larmes :
75 Mais, Seigneur, Erixene en ce lieu doit venir,
Scipion luy permet de vous entretenir,
Je vois qu’elle s’avance, & vous laisse avecque elle.

SCENE II. §

ERIXENE, BARSÉ, AURILCAR.

ERIXENE.

On nous vient d’annoncer une grande nouvelle,
Annibal en Affrique est enfin de retour.

AURILCAR.

80 Vous le verrez, Madame, avant la fin du jour.

ERIXENE.

Je sçay que dans l’état où l’Affrique est reduite,
Elle n’espere plus qu’en sa seule conduite* ;
Ne me déguisez rien sur ses nouveaux projets,
Je prévois, Aurilcar, qu’ils tendent à la paix.

AURILCAR.

{p. 5}
85 Vous avez penetré ce que veut sa prudence,
Une paix de Cartage est l’unique esperance ;
Mais, Madame, que dit, & que fait Scipion ?
Son jeune cœur n’a-t-il que de l’ambition ?
Les charmes* d’Erixene, ou les yeux d’Isperie
90 N’ont-ils pû rendre encor sa grande ame attendrie ?
Pardonnez…

ERIXENE.

Apprenez un secret important,
Sans doute* Scipion n’est plus indifferent.
Depuis peu dans son Camp sa flâme est allumée,
Bien que sa passion dans son cœur renfermée
95 Prenne soin à nos yeux toujours de se cacher,
Qu’il fasse des efforts* en vain pour l’arracher,
J’ay connu* cependant, même par sa contrainte,
Que d’un feu violent son ame étoit atteinte.

AURILCAR.

Il faut d’un tel secret qu’Annibal soit instruit,
100 Sa prudence pouroit en tirer quelque fruit ;
Car si de Scipion on fléchit le courage,
Il pouroit s’adoucir en faveur de Cartage.
Hé quoy ? si de l’amour il ressentoit les coups ?
Et s’il étoit charmé* d’Isperie, ou de vous,
105 Sans doute* que la paix en seroit plus facile.

ERIXENE.

A connoître* les cœurs je ne suis pas habile ;
Mais j’ay crû démesler dans son trouble secret,
Qu’il aime une des deux, & qu’il l’aime à regret ;
Plus j’observe pour nous ses yeux et sa conduite,
110 Plus je vois qu’il nous cherche alors qu’il nous évite ;
Quand il nous voit ensemble il demeure interdit*,
Il rougit quelquefois de honte & de dépit
Et quand il s’aperçoit du trouble de son ame, {p. 6}
Il semble s’indigner de sa naissante flâme,
115 Il fremit de sentir l’amour qu’il veut dompter,
Et que tout son courage a peine à surmonter.
Voila le plan d’un cœur difficile à connoître* ;
Mais pour aprofondir qui peut en estre maître,
Je sçay trop qu’Isperie a des charmes* puissans,
120 Que sa beauté d’abord peut enchanter* les sens,
Mais à son cher Amant elle est trop attachée,
Et par nul autre objet* n’en peut estre arrachée,
Scipion le connoît*.

AURILCAR.

Madame, & plût aux Dieux !
Que ce Vainqueur sentît le pouvoir de vos yeux ?

ERIXENE.

125 Je ne m’en flatte* point, mais sans estre trop vaine*,
Scipion sans rougir pouroit porter ma chaîne,
Que dis-je ? ce Heros, le plus grand des mortels,
A qui Rome déja consacre des Autels,
D’un cœur tel que le mien peut devenir le maître,
130 Et s’il n’est mon Amant il est digne de l’estre.
Peut-estre j’en dis trop, & j’avouë à regret
Un foible, dont mon cœur me faisoit un secret ;
Mais quoy ? Si l’on faisoit la paix avec Cartage,
Plût au Ciel ! que l’amour en ébauchât l’ouvrage,
135 Et du moins je voudrois pour flater* ma fierté*,
Que l’heureuse Erixene eût part à ce traité.
Adieu, Scipion vient, & vous allez l’entendre.
{p. 7}

SCENE III. §

SCIPION, LEPIDE, AURILCAR.

SCIPION.

Est-il donc vray, Seigneur, ce qu’on vient de m’apprendre,
Que le grand Annibal cherche à m’entretenir ?

AURILCAR.

140 Seigneur, sur ce sujet je viens vous prévenir,
Occupé tout entier du soin* de sa patrie,
Annibal, par ma bouche aujourd’huy vous en prie ;
Une telle entreveuë utile à son païs,
Et même necessaire à tous les deux partis,
145 Pouroit en ce grand jour décidant de la guerre,
Donner un plein repos au reste de la terre.

SCIPION.

Annibal me surprend par ce nouveau dessein,
Je ne le croyois voir que le fer à la main,
Et seur de sa valeur & de sa renommée,
150 Je l’attendois toujours en tête d’une Armée.

AURILCAR.

Elle approche de vous, & marche sur ses pas ;
Avant que de tenter le destin* des combats,
Il a cru pour le bien de chaque Republique,
Qu’il devoit avec vous en sage politique,
155 Examiner à fond les divers interests
Qui troublent nos Etats par des ressors secrets,
Et les ayant tous mis dans la juste balance, {p. 8}
En peser à loisir les raisons, l’importance,
Pour garder à chacun & sa gloire & son rang ;
160 Souvent une entreveuë épargne bien du sang,
Ainsi pour Annibal je la demande encore.

SCIPION.

Hé bien ? pour luy marquer à quel point je l’honore[,]
J’accepte l’entreveuë, & veux bien differer
La bataille où j’ay cru devoir me préparer ;
165 Pour lever tout ombrage & toute défiance,
Qu’il choisisse un lieu propre* à cette conference,
Je m’y rendray, Seigneur, au jour qu’il nommera,
Et ne seray suivy qu’autant qu’il le sera.

AURILCAR.

Il prétend* dans ce Camp venir bien-tôt luy-même.

SCIPION.

170 Quoy ! luy-même en mon Camp, ma surprise est extrême ?
Mais quel ôtage encor exige-t-il de moy ?
Que [me] demande-t-il qui puisse…

AURILCAR.

Vôtre foy*.

SCIPION.

Hé quoy ? donc Annibal ne veut point d’autre ôtage ?

AURILCAR.

Il veut de Scipion la parole pour gage,
175 Hé quel ôtage peut remplacer Annibal ?

SCIPION.

Je sçay qu’il n’en est point pour un tel General.
Et puisqu’il se confie* en ma seule parole,
Je jure par les Dieux appuis du Capitole,
Qu’il peut en seureté se fier à ma foy*,
180 Il n’aura dans mon Camp pour ôtage que moy.

AURILCAR.

{p. 9}
Seigneur, c’en est assez.

SCIPION.

Allez, je vais l’attendre,
Je me fais un plaisir de le voir, de l’entendre,
Mais pressez l’entreveuë où j’ay dû consentir,
Et voyez Isperie avant que de partir.

SCENE IV. §

SCIPION, LEPIDE.

SCIPION.

185 Lepide, que crois-tu de cette conference
Qu’Annibal me demande avecque tant d’instance ;
Son invincible bras, la terreur des Romains,
Son grand cœur*, sa conduite*, & ses vastes desseins
Avoient mis l’Italie aux bords du précipice,
190 Long-temps de la fortune* il fixa le caprice ;
De Trebie, & sur tout de Cannes le malheur,
Monumens* éternels de sa rare valeur,
Sur les deux Scipions sa derniere victoire,
Tout enfin a servy de trophée à sa gloire :
195 Cependant ce vainqueur aprés tant de combats
Envoye à Scipion, & fait les premiers pas,
Il dément la fierté* de son ame hautaine*.
Que me vient proposer ce fameux Capitaine ?
Dieux ! seroit-ce la paix ? mon esprit agité
200 Fremit en ce moment du seul mot de traité.

LEPIDE.

{p. 10}
S’il demande la paix, n’estes-vous pas le maître
D’accepter, d’imposer…

SCIPION.

Apprens à me connoître*.
Si dans cette entreveuë il propose la paix,
Ma gloire me défend d’y consentir jamais.
205 Quelques conditions que j’impose à Cartage,
Quand Rome la verroit reduite à l’esclavage,
Je ne fais rien pour moy, si dans un jour fatal*
Scipion n’est vainqueur de l’illustre Annibal :
Voila donc l’interest le premier de ma gloire ;
210 J’en ay d’autres secrets que tu ne pouras croire,
Je ne sçay si mon cœur* se seroit démenty*,
Je sens ce que jamais je n’avois ressenty.

LEPIDE.

Vous, Seigneur ?

SCIPION.

Je te veux ouvrir toute mon ame,
Je ne sçay si je dois donner le nom de flâme
215 A ce trouble mortel* dont je suis agité ;
Qu’on l’ignore à jamais dans la posterité ?
Que toy seul sois témoin de ma foiblesse extrême ?
Lepide, quelquefois j’ay pitié de moy-même,
Je combats, mais en vain un rapide penchant,
220 Qui de tous mes efforts* est toujours triomphant ;
Je rougis d’en sentir les mortelles* atteintes,
J’ay voulu te cacher mon desordre, mes craintes ;
Mais il faut t’avoüer mon foible avec douleur.
La prise de Zama coûte cher à mon cœur.

LEPIDE.

225 Je vous entends, Seigneur, des atteintes si vives
Sont de l’amour…

SCIPION.

{p. 11}
Ecoûte, une de mes captives,
Je tremble seulement d’en prononcer le nom,
A soûmis, a vaincu le cœur* de Scipion ;
Pourois-je t’en tracer une assez vive image ?
230 Un charme* ébloüissant brille sur son visage,
Un air plein de grandeur, une noble fierté*,
L’éclat & la douceur jointe à la majesté,
Mille & mille vertus*, une grace infinie…
Enfin ne dois-tu pas reconnoître Isperie.

LEPIDE.

235 Hé ? Qui pouroit la voir sans en estre surpris,
Seigneur, avec raison vous en estes épris,
Ses yeux…

SCIPION.

Ne flate* point mon panchant, ma foiblesse,
Et loin de me laisser languir* dans la molesse*,
Contre un feu si fatal* prête-moy du secours,
240 Sauve-moy, s’il se peut, de l’abîme où je cours :
D’Isperie, il est vray, je redoutois la veuë,
Je sentois à ses yeux mon ame trop émeuë,
J’ay voulu l’éviter, vaine précaution !
Par l’absence j’ay cru vaincre ma passion,
245 J’ay tenu quelque temps contre de si doux charmes* ;
Mais enfin je la vis, elle versoit des larmes,
C’estoit pour son Amant, & j’en fus offensé,
D’un mouvement* jaloux je me sentis pressé,
Et ses pleurs, ses soûpirs, sa langueur*, sa tristesse*,
250 Me firent vivement ressentir ma foiblesse,
Je n’en suis plus le maître, & malgré mes efforts*
Je succombe, Lepide, à de si doux transports.

LEPIDE.

{p. 12}
Il est vray qu’elle est belle, & digne d’estre aimée.

SCIPION.

Plus je resiste, & plus j’en ay l’ame charmée*,
255 L’effort* que je me fais irrite* mes desirs,
Prés d’elle je contrains, j’étouffe mes soûpirs :
Mais dieux ! elle est sans cesse en de tristes* allarmes,
Je me vois aujourd’huy la cause de ses larmes,
Ma fatale* victoire a trahy ses desseins,
260 Elle doit me haïr, Lepide, & je le crains.

LEPIDE.

Vous pouriez voir, Seigneur, vôtre flâme trompée,
Du Prince Lucejus elle est préocupée,
Vous l’avez enlevée aux bras de cet époux.

SCIPION.

Il l’épousoit ? ah Ciel ! que son sort* étoit doux [!]
265 Qu’il alloit estre heureux [,] & qu’Isperie est belle [!]
Est-il dans l’univers rien qui soit digne d’elle ?
Mais que veut Annibal ? quel accord, quel traité ?
Voudra-t-il de sa Niéce avoir la liberté ?
Est-ce pour Lucejus, pour elle, ou pour Cartage
270 Qu’il vient… dure à jamais plûtôt son esclavage !
Apprens que Scipion ne la rendra jamais,
Elle est seule un obstacle invincible à la paix ;
Ainsi donc plus d’accord, ny même d’entreveuë.

LEPIDE.

Mais vous l’avez promise, & dans peu la venuë
275 D’Annibal en ce Camp…

SCIPION.

Il est vray, j’ay promis
D’entendre le plus fier* de tous nos ennemis ;
Mais je dois pour ma gloire oublier Isperie,
Je dois la regarder en mortelle* ennemie,
La Niéce d’Annibal tenteroit ma vertu* ? [B, 13]
280 Le plus grand ennemy que jamais Rome ait eu ?
Non, Lepide, aujourd’huy je dois briser ma chaîne.

LEPIDE.

Seigneur, portez vos vœux du côté d’Erixene.
Elle est fille d’Hannon ennemy d’Annibal,
Dans Cartage ce Chef fut toujours son rival.
285 Toujours dans le Senat à ce Heros contraire*,
Dans Rome il n’eut jamais de plus grand adversaire,
Et s’opposant sans cesse à ses justes desseins,
Il paroissoit plûtôt l’allié des Romains ;
Aux charmes* d’Isperie opposez Erixene,
290 Et prenez un amour conforme à vôtre haine,
Elle peut balancer vos desirs à son tour,
Et même elle pouroit répondre à vôtre amour.

SCIPION.

Erixene !

LEPIDE.

Oüy, Seigneur, & j’ay cru le connoître*,
Toute sa fierté* tombe en [v]ous voyant paroître :
295 Quand on parle de vous, il le faut avoüer,
Elle prend du plaisir, Seigneur, à vous loüer,
Et lorsque vos regards tournent vers Isperie,
Dans son dépit secret on lit sa jalousie ;
Elle voudroit bien voir ses charmes* effacez*,
300 Elle la hait enfin, en est-ce pas assez ?

SCIPION.

Elle hait Isperie, ah Ciel ! quelle injustice ?
Par quelle jalousie, ou plûtôt quel caprice,
Malgré tant de beautez cette Erixene hait
Ce que la main des Dieux forma de plus parfait.
305 Je m’égare, Lepide, & tu vois ma foiblesse,
C’est envain que je veux déguiser ma tendresse ;
Apprenons cependant ce qu’Aurilcar a fait, {p. 14}
Peut-estre qu’Isperie aura sçû quel projet
Annibal peut former, & quelle est sa conduite*,
310 De ses desseins sans doute* elle doit estre instruite ;
Je veux sonder son cœur, je veux estre éclaircy
Des secretes raisons qui l’amenent icy.

Fin du premier Acte.

{p. 15}

ACTE II. §

SCENE PREMIERE. §

ISPERIE, ERMILIE.

ISPERIE.

Languirais*-je toujours en des craintes mortelles* ?
Du Prince Lucejus on n’a point de nouvelles,
315 Aurilcar m’a parlé sans m’avoir rien appris
Qui puisse redonner le calme à mes esprits ;
Il m’apprend qu’Annibal, ce Heros que j’honore,
Viendra ; mais Lucejus ne paroît point encore ;
Devoit-il pas aller au devant de ses pas ?
320 Le joindre* dans son Camp, y mener ses soldats ?
Que fait-il ? en quels lieux avec indifference,
Depuis deux mois entiers souffre*-t-il mon absence ?
Il n’ose rien tenter, il n’a rien entrepris,
Sans doute* que mon cœur est d’un trop foible prix ;
325 Et ne devoit-il pas au peril de sa teste,
Ravir à Scipion une telle conqueste ;
Il n’a rien fait encor pour me prouver sa foy*,
Je ne merite pas qu’il s’expose pour moy.

ERMILIE.

{p. 16}
Eh ? pouvez-vous douter que ce Prince vous aime,
330 Madame, rapellez son desespoir extrême,
Quand Zama pris d’assaut le sépara de vous :
Ce malheureux Amant dans son juste couroux,
Guidé par sa fureur s’alloit ôter la vie,
Je desarmay son bras au seul nom d’Isperie,
335 Et peut-estre…

ISPERIE.

Dequoy viens-tu m’entretenir ?
Pourquoy me rapeller ce triste* souvenir ?
O nuit ! qui preceda la fatale* journée
Qui devoit éclairer un heureux hymenée !
Au lieu de me livrer au malheur qui me suit,
340 Que n’es-tu devenuë une éternelle nuit ?
Lors qu’on vint nous donner de si vives allarmes,
Que tout retentissoit de l’affreux bruit des armes,
Que le fer à la main je vis tant de soldats
En foule en mon Palais précipiter leurs pas ;
345 Il t’en doit souvenir, dans tes bras Ermilie
Je demeuray long-temps immobile & sans vie,
Scipion m’aperçût, son zele* officieux
Me prêta du secours, me fit ouvrir les yeux,
A son air, à son port je connus* ce grand homme,
350 La terreur de Cartage & la gloire de Rome,
Et sans qu’il eût besoin qu’on prononçât son nom,
Son front majestueux découvrit Scipion,
Depuis de mille soins* je luy suis redevable ;
Cependant aujourd’huy c’est luy seul qui m’accable,
355 Il fait couler mes pleurs malgré tant de vertus*,
Et sans luy je serois unie à Lucejus.

ERMILIE.

{p. 17}
Madame pouvez-vous murmurer de sa chaîne ?
Ce Heros vous regarde & traite en souveraine,
Vôtre nom dans Zama seroit moins respecté,
360 Vous estes dans son Camp en pleine liberté,
Sans gardes, sans témoins, il met toute sa gloire
A vous faire oublier cette triste* victoire,
Et si je m’en raporte à des regards plus doux,
Le seul respect n’est pas tout ce qu’il sent pour vous.

ISPERIE.

365 Helas ! trop attentive à mon destin* funeste*,
Je songe à mon Amant & néglige le reste,
Tous les autres objets* me touchent foiblement,
Qu’un cœur est malheureux d’aimer si tendrement ?
Mais ce Prince m’oublie & j’en suis outragée*,
370 Il n’y faut plus penser pour en estre vangée,
Dans un lâche repos s’il est ensevely*,
Il merite ma haine, ou plûtôt mon oubly ;
Me laisser si long-temps languir* dans l’esclavage ?
Est-ce faute d’amour, ou faute de courage ?
375 Tous deux également me donnent de l’effroy,
S’il manque de courage est-il digne de moy ?
Ce penser contre luy me revolte, m’indigne,
Et s’il manque d’amour en sera-t-il plus digne ?
Mais que vois-je ? est-ce luy ? grands Dieux !…
{p. 18}

SCENE II. §

LUCEJUS, ISPERIE, ERMILIE, CELSUS.

LUCEJUS.

N’en doutez plus,
380 Madame, & connoissez* aujourd’huy Lucejus :
Le fidele Celsus fut captif de mon pere,
Il le renvoya libre, & j’en ay le salaire,
C’est luy qui m’a conduit prés de vous en ces lieux,
Je viens briser vos fers, ou mourir à vos yeux.

ISPERIE.

385 Ciel ! qu’entens-je ?

LUCEJUS.

Voila le sujet qui m’ameine,
Mes soldats sont cachez dans la forest prochaine*,
Jusqu’au prés de ce Camp nous sommes parvenus
Par des lieux écartez, des chemins inconnus,
Je n’ay pris avec moy que des troupes d’élite,
390 Indibilis m’attend, il en a la conduite,
Avecque un Camp volant Mandonius le suit,
Nous devons attaquer ce quartier cette nuit ;
Je n’ay fié qu’à moy le soin* de reconnoistre,
En quel endroit du Camp vos tentes pouvoient être,
395 Je le sçais à present, & j’en rends grace aux Dieux, {p. 19}
Il faudra profiter & du temps & des lieux,
Et si le Ciel répond à ce que je projete,
Tout le Camp d’Annibal nous offre une retraite,
Il n’est pas loin d’icy ; mais j’ay voulu sans luy
400 Tenter ce grand effort* que je fais aujourd’huy ;
Je craignois qu’Annibal par sa lente prudence
Ne servît mal ma flâme & mon impatience :
Ainsi, sans differer… Madame, vous tremblez,
Vos sens sont interdits*, vos esprits sont troublez,
405 Vous ne répondez rien, & vous versez des larmes.

ISPERIE.

Que je ressens pour vous de mortelles* allarmes ?
Qu’allez-vous entreprendre ? & qui peut m’assurer
Du succés…

LUCEJUS.

Oui, Madame, il faut tout esperer,
A quiconque aime bien il n’est rien d’impossible,
410 L’ardeur de vous servir doit me rendre invincible,
Si le sort* me trahit, ou si je meurs au moins,
Madame, vos beaux yeux en seront les témoins,
J’auray fait mon devoir s’il m’en coûte la vie,
Du moins je la perdray pour sauver Isperie.

ISPERIE.

415 Et c’est ce que je crains, que pourez-vous, ah Dieux ?
Vous allez attaquer un Camp victorieux,
Vous perirez, Seigneur, & tout me le fait croire,
Vous allez contre vous irriter* la victoire,
Je vous verray sanglant, & tout percé de coups,
420 Tomber peut-être…

LUCEJUS.

Helas ! que mon sort* sera doux
Si je puis…

ISPERIE.

{p. 20}
Non, Seigneur, gardez-vous d’entreprendre
Si je l’ay souhaité, je dois vous le défendre ;
Loin de vous j’accusois vôtre trop de lenteur,
J’allois jusqu’à douter même de vôtre cœur* :
425 Pardonnez-moy, j’étois injuste, criminelle,
De soupçonner ce cœur* genereux* & fidelle :
Mais enfin, grace au Ciel, je vous vois de retour,
Et je retrouve en vous un Heros plein d’amour,
C’est assez.

LUCEJUS.

Non, Madame, il faut tantôt* me suivre,
430 Ou choisir de me voir dans peu cesser de vivre,
Dissipez vos chagrins*, & n’ayez point d’effroy,
Cette entreprise est digne & de vous & de moy.
Hé quoy donc Scipion vous peut voir à toute heure,
Vous le souffrez* helas ! quand il faut que je meure,
435 Il joüit des momens qui m’estoient destinez,
Je traîne loin de vous des jours infortunez,
Vous le voyez souvent, pardonnez-moy, Madame,
L’éclat de sa grandeur pouroit toucher une ame,
Il a trop de vertus*, & mon transport jaloux…

ISPERIE.

440 Il a tout le respect que j’attendrois de vous,
Sa bonté, sa clemence, enlevent* mon estime,
Je ne m’en défens point puisqu’elle est legitime[.]
Mais enfin Scipion n’est point vôtre rival,
Il n’aime que la gloire, & ne hait qu’Annibal.

LUCEJUS.

445 Moy, je hay ce Romain dont vous portez la chaîne,
Et pour luy mon estime est égale à ma haine ;
Mais, Madame, songez qu’il fait tous nos malheurs,
Vous devez le haïr, il vous coûte des pleurs,
Il nous a séparez, & je suis à la gêne*, {p. 21}
450 De vous voir dans son Camp encor porter sa chaîne.
Non, non, & cette nuit il en faudra sortir,
Ou j’iray…

ISPERIE.

Non, Seigneur, je n’y puis consentir,
Annibal vient bien-tôt, attendons sa venüe,
Aprenons le succés* d’une telle entrevüe,
455 Il va parler de paix, j’auray la liberté,
Et nous serons tous deux compris dans le traité ;
Peut-estre sans risquer une si chere vie
Demain en liberté vous verrez Isperie,
Ne précipitez rien, Seigneur, retirez-vous,
460 Je tremble qu’en ces lieux quelqu’un ne vienne à nous ;
Si vous tardez long-temps on peut vous y surprendre ;
Sur tout, au nom des Dieux, avant que d’entreprendre,
Si j’ay sur vôtre cœur de veritables droits,
Je prétends* vous parler une seconde fois ;
465 Seigneur[,] suivez Celsus en qui je me confie*,
Il poura dans sa tente assurer vôtre vie,
Attendez quelque temps.

LUCEJUS.

Madame j’obéis.
Mais enfin, si vos vœux & les miens sont trahis[,]
Vous partirez.

ISPERIE.

Seigneur, je promets de vous suivre,
470 Et même de mourir si vous cessez de vivre.
(Il sort avec Celsus)
{p. 22}

SCENE III. §

ISPERIE, ERMILIE.

ISPERIE.

A present je respire ! il a rempli mes vœux,
Cet Amant que je vois fidelle & genereux*,
De tant de mouvemens* dont j’avois l’ame atteinte,
Il ne me reste plus que l’amour & la crainte ;
475 Mais helas ! qu’elle est vive & sensible* à mon cœur [!]
Je sens mille transports de joye & de douleur,
Il est digne de moy, je dois trop le connoître* ;
Mais il va s’exposer, & perira peut-estre ;
Que dis-je, son amour va tenter un effort*
480 Qui luy fera trouver Scipion & la mort ;
Justes Dieux ! détournez ce funeste* présage !
Inspirez Annibal pour la paix de Cartage !
C’est ma seule esperance en cette occasion,
Et sur tout portez-y le cœur de Scipion :
485 Il vient, que me veut-il ?
{p. 23}

SCENE IV. §

SCIPION, ISPERIE, ERMILIE.

SCIPION.

Je vous cherchois, Madame ;
Mais quel trouble nouveau frape & saisit vôtre ame !
Etonnée*, interdite*, à mon premier abord*,
Je vois combien pour moy vous vous faites d’effort*.

ISPERIE.

Seigneur, ne croyez pas…

SCIPION.

Ma presence vous gêne*,
490 Et je seray toujours l’objet de vôtre haine,
Je la merite peu cependant.

ISPERIE.

Moy, Seigneur ?
Vous haïr ? mon respect vous répond de mon cœur,
Et j’ay pour vos vertus* une si haute estime…

SCIPION.

Madame, vous croyez la haine legitime,
495 La prise de Zama vous a coûté des pleurs,
Du Prince vôtre Amant j’ay causé les malheurs,
Et vous vous en plaignez du moins sans vous contraindre,
Il est d’autres malheurs dont on n’ose se plaindre.

ISPERIE.

{p. 24}
Seroit-il des malheurs comparables aux siens ?
500 Tout prêts à nous unir par les plus beaux liens,
Ce jeune Prince helas ! attendoit la journée
Qui devoit couronner un pompeux* hymenée, 
Pardonnez-moy, Seigneur, ce triste* souvenir,
De ma memoire encor je ne puis le bannir,
505 C’est vous qui luy causez les malheurs de sa vie,
Errant, infortuné, separé d’Isperie,
Il nourit loin de moy d’inutiles regrets,
Peut-estre ses tourmens* ne finiront jamais ;
Si vous aimiez, Seigneur, vous sçauriez par vous-même
510 Dans quel afreux tourment* est un cœur quand il aime,
Et qu’il est separé de l’objet* de ses vœux ?
Helas ! qu’il est à plaindre ? & qu’il est malheureux ?
Que son triste* destin*

SCIPION.

Qu’il est digne d’envie !
Peut-on rien ajoûter au bonheur de sa vie ?
515 Lucejus est choisi pour estre vôtre époux,
Il vous aime, & de plus il est aimé de vous.
Mais ç’en est trop, il faut combattre dans vôtre ame,
Et bannir pour jamais cette inutile flâme.

ISPERIE.

Moy ! Seigneur ?

SCIPION.

Ouy, pour vous Rome a d’autres desseins,
520 Et puisqu’il est enfin ennemy des Romains
Cet Amant, qu’il combat contre la Republique,
Tout s’opose à ses vœux, raison, & politique,
Pouroit-elle souffrir* qu’il devînt vôtre époux ? {p. C, 25}
Et d’ailleurs cet hymen est indigne de vous.

ISPERIE.

525 Lucejus est né Prince.

SCIPION.

Et fust-il Roy, Madame,
Il ne merite point une si belle flâme [;]
Que vous connoissez peu le prix de vôtre cœur ?
Vous ignorez encor jusqu’à quel point d’honneur…
Non, à vôtre merite il n’est rien qui réponde,
530 Il est trop au dessus de tous les Rois du monde,
Et pour mieux soûtenir l’honneur de vôtre choix,
Il faut un des vainqueurs, un des maistres des Rois,
En un mot, un Romain.

ISPERIE.

La grandeur, la fortune*
Peut faire impression sur une ame commune ;
535 Mais quoy ! tout son éclat mis dans son plus beau jour
N’ébloüit point un cœur éclairé par l’amour.

SCIPION.

Quoy ? vous pouriez, Madame ?…

ISPERIE.

Eh ! Seigneur, que m’importe
Que ces vainqueurs des Rois… Mais helas ! je m’emporte,
Je dois les respecter, & je suis dans leurs fers ;
540 Qu’à leur gré les Romains gouvernent l’Univers,
Tout doit fléchir sous eux ? Mais encor à quels titres
Veulent-ils de nos cœurs devenir les arbitres ?

SCIPION.

Il faut justifier*, Madame, leurs desseins,
Et vous apprendre icy l’interest des Romains ;
545 Pour rendre sa puissance & sa gloire affermie, {p. 26}
Rome ne peut souffrir* d’alliance ennemie,
Syphax, ce Roy superbe* a payé cherement
La fatale* douceur d’un tel engagement :
Il estoit nôtre amy ; mais de dangereux charmes*
550 Luy firent contre nous soudain prendre les armes,
Sophonisbe luy plut, il devint son époux,
(Madame, elle estoit belle, & moins belle que vous)
La fille d’Asdrubal a donc sçû le détruire,
Et vient de luy coûter la vie avec l’Empire ;
555 D’un Chef Cartaginois, du fameux Hyerbal
Isperie est la fille, & niéce d’Annibal,
Plus charmante* cent fois, plus redoutable encore,
Et Rome souffriroit* quand Lucejus l’adore*,
Qu’il unît à Cartage avec de tels liens
560 Tout le peuple nombreux des Celtiberiens ;
Si Sophonisbe seule a coûté trois batailles,
Combien coûteriez-vous de sang, de funerailles ?
Vous pouriez soûlever vingt Rois nos ennemis,
Unir Mandonius avecque Indibilis,
565 Et suscitant à Rome une éternelle guerre,
Vos yeux pouroient contr’elle armer toute la terre.

ISPERIE.

Mais si la paix, Seigneur, par de plus doux projets
Pouvoit unir un jour…

SCIPION.

Madame, point de paix,
Point d’accord, c’est envain en former l’esperance,
570 Il faut de Rome, il faut poursuivre la vangeance,
On me l’a confiée, & j’en dois prendre soin*,
Et si j’en crois mon cœur* je la porteray loin,
Madame, vous pleurez.

ISPERIE.

Il faut bien que je pleure, {p. 27}
Puisque par cet Arrest vous voulez que je meure ;
575 Vous serez satisfait, cet ordre rigoureux
Dans peu fera perir deux Amans malheureux,
Nous avions dans la paix encor quelque esperance,
Mais vous voulez de Rome achever la vangeance.
Achevez-la, Seigneur, mais du moins le trépas,
580 Au defaut de la paix ne nous manquera pas.

SCENE V. §

SCIPION.

(seul)
Et le sort*, juste Ciel ! & les yeux pleins de larmes
Attendrissent mon cœur, & m’arrachent les armes, 
Je suis prêt d’oublier ma gloire, mes projets,
Et presqu’en ce moment je consens à la paix ;
585 Ouy, puisqu’elle le veut, il faut finir la guerre,
En rendre un plein repos, un plein calme à la terre ;
Mais quel triste* penser me frape en ce moment ?
Elle ne veut la paix que pour voir son Amant,
Que pour combler ses vœux d’un heureux hymenée,
590 Et j’en avancerois la fatale* journée ?
C’est donc pour Lucejus qu’elle aspire à la paix :
Qu’elle l’aime grand Dieux ! grands Dieux que je le hais ?
Mais pourquoy son nom seul me fait-il de la peine ?
D’où vient que Lucejus est l’objet de ma haine ?
595 D’où vient que contre luy je me trouve animé* ? {p. 28}
Dieux ! par quelles raisons ? Lucejus est aimé ?
Les voilà ces raisons ? & mon ame saisie…
Ah ! je te reconnois affreuse jalousie,
Tu viens porter la haine & le trouble en mon cœur,
600 Et tu me fais sentir que l’amour est vainqueur,
Dans quel temps ? dans le temps qu’Annibal va paroître,
Et que de mes transports je dois estre le maître,
Je pousse des soûpirs, je m’égare, ah du moins
De mes égaremens je n’ay point de témoins,
605 Mais dois-je succomber au panchant qui m’entraîne [?]
Punissons Isperie en voyant Erixene,
Méprisons ses attraits, & peut-être en ce jour
Qu’Erixene sçaura détruire cet amour :
Je veux rendre un hommage éclatant à ses charmes*,
610 Abandonnons des yeux toujours noyez de larmes,
Tout le veut, la raison, la gloire, l’équité,
Il faut par d’autres fers me mettre en liberté.

Fin du second Acte.

{p. 29}

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

ERIXENE, BARCÉ.

BARCÉ.

Tandis que Scipion fait ranger son armée,
Que pour en soûtenir l’éclat, la renommée[,]
615 Il en veut étaler la pompe* à son rival,
(Spectacle digne enfin des regards d’Annibal)
En attendant qu’icy nous le voyons paroître,
De grace, aprenez-moy si ce superbe* maître,
Ce fameux Scipion qui marchoit sur vos pas
620 A rendu les respects qu’il doit à vos apas* ;
Ouy, son front desarmé de la fierté* Romaine
Sembloit le préparer à porter vôtre chaîne ;
Loin de vous par respect je n’ay pas entendu
Assez distinctement cet homage rendu :
625 Mais helas ! je vous vois les yeux pleins de tristesse*,
A cacher vos chagrins* vous mettez vôtre adresse,
Vous ne répondez rien, vous devorez vos pleurs,
Madame, & ce silence…

ERIXENE.

Aprens tous mes malheurs,
Barcé, puisque tu veux que je t’en rende conte, {p. 30}
630 Aprens ma passion, ma douleur, & ma honte ;
Que les yeux d’une Amante helas ! sont clairvoyans ?
J’ay vû de Scipion les feux les plus ardans,
Il m’est venu trouver pour m’en faire un homage,
Mais que son cœur ah Dieux ! démentoit son langage ?
635 A son discours confus, son air embarassé,
J’ay vû qu’il me rendoit un homage forcé ;
Au nom de Lucejus toute sa jalousie
Me l’a fait voir remply des charmes* d’Isperie,
Il la cherchoit encore en voulant me parler,
640 Il découvroit un feu qu’il tâchoit de celer,
Et son aveu pour moy d’une flâme fatale*
M’a fait voir seulement qu’il aimoit ma rivale.

BARCÉ.

Que dites-vous ? ah Ciel !

ERIXENE.

Tout ce que j’ay trop vû,
Ce que mon triste* cœur avoit déjà prévû,
645 Ouy, j’ay de mes malheurs l’affreuse certitude,
Et n’ay plus la douceur de mon inquietude ;
Ce n’est pas qu’il n’ait fait d’inutiles effors
Pour s’arracher luy-même à ses premiers transports :
Je voyois qu’il tâchoit de me rendre les armes,
650 Qu’il vouloit tout entier se livrer à mes charmes*,
Qu’il combattoit en vain contre un cœur mutiné
Qui suivoit malgré luy son panchant obstiné :
En parlant d’Isperie un dédain legitime
Affectoit un mépris qui marquoit son estime,
655 Il vouloit à mes yeux rabaisser ses attraits,
Mais les siens me sembloient égarez & distraits :
Il nommoit Isperie, il nommoit Erixene, {p. 31}
Il montroit de l’amour, il marquoit de la haine,
Il s’efforçoit Barcé d’aimer & de haïr,
660 Et son cœur en suspens refusoit d’obéïr.

BARCÉ.

Mais, Madame, après tout s’il adore* Isperie,
Son ame d’un tel feu doit estre assez punie,
Elle aime Lucejus, & leurs cœurs embrasez
Puniront Scipion de vos feux méprisez,
665 Sa tendresse…

ERIXENE.

Et pourquoy sans dessein de luy plaire
Me ravit-elle un cœur à ses vœux si contraire ?
Ou pourquoy ce Heros s’est-il laissé charmer*
D’un objet* qui ne peut & ne doit pas l’aimer ?
Quand il voit aujourd’huy la superbe* Erixene
670 Soûpirer, & courir au devant de sa chaîne :
Isperie est aimée ? ah jalouse fureur !
De mon cruel destin* vois-tu toute l’horreur ?
Il faut pour me vanger d’une ardeur si fatale*
Qu’il en coûte des pleurs, du sang à ma rivale,
675 Et mon cœur irrité* sera plus satisfait
Si je puis la punir du vol qu’elle m’a fait :
Mais pourquoy la punir d’un crime involontaire ?
C’est sans doute* à regret qu’elle a trop sçû luy plaire,
Pourois-je l’accabler de mon inimitié
680 Quand son sort* & le mien sont dignes de pitié :
On l’adore*, & sa flâme est ailleurs allumée,
Et moy, j’aime un ingrat sans espoir d’estre aimée.

BARCÉ.

Que vôtre cœur si fier* rappelle sa raison,
Madame, soûtenez l’éclat de vôtre nom.
{p. 32}

SCENE II. §

LEPIDE, ERIXENE, BARCÉ.

LEPIDE.

685 Annibal dans ces lieux à l’instant va se rendre,
Scipion suit mes pas, Madame, & vient l’attendre,
J’ay dû vous avertir…

ERIXENE.

Lepide, c’est assez.
Barcé, retirons-nous.

SCENE III. §

SCIPION, LEPIDE.

SCIPION.

Mes desirs empressez
Seront bien-tôt remplis, & suivant mon attente
690 Je vais voir Annibal, Lepide, en cette tente :
J’ay pour le recevoir fait ranger mes soldats,
Sextus va par mon ordre au devant de ses pas,
Je rends tous les honneurs qu’on doit à ce grand homme, {p. 33}
Et je vais soûtenir les interêts de Rome :
695 Il faut reprendre icy toute ma fermeté,
Oublier les transports de mon cœur agité,
J’en ay rougy cent fois, & j’y fus trop sensible*,
A l’aspect* d’Annibal je dois estre inflexible,
Et je veux aujourd’huy plein d’une noble ardeur[,]
700 Malgré ma passion luy découvrir le cœur*
D’un Romain, d’un Consul, de qui la politique
Ne songe qu’à sa gloire & qu’à la Republique.

LEPIDE.

Sur vous de l’Univers vous attachez les yeux,
Seigneur, & vos succés vous font des envieux,
705 Qui ne peuvent souffrir* sans quelque jalousie
Le cours trop éclatant de vôtre illustre vie :
Je n’ose qu’à regret en prononcer le nom,
Mais j’y compte, Seigneur, Fabius & Caton,
Qui souvent contre vous animez d’un faux zele*
710 Fatiguent le Senat d’une plainte éternelle.

SCIPION.

Je le sçais trop, Lepide, & toujours Fabius
A tenté contre moy des efforts* superflus*,
Il vouloit empêcher mon voyage en Affrique,
Mais c’est l’esprit jaloux de chaque Republique,
715 Qui craint ses citoyens dés qu’ils sont trop fameux,
La vertu* des Heros est un crime chez eux,
Et lorsqu’on s’agrandit avec trop de courage
L’éclat des Conquerans leur donne de l’ombrage :
Caton & Fabius en ont conçû pour moy,
720 Et peut-estre en secret jaloux de mon employ,
A me nuire au Senat l’un & l’autre s’aplique, {p. 34}
Mais il faut terminer cette guerre d’Affrique,
C’est à moy de remplir* la gloire de mon sort*,
Je n’écoûteray rien si l’on parle d’accord,
725 Il faut que par mon bras Cartage soit punie,
Il faut vaincre Annibal & la guerre est finie, 
Il vient, que son abord* inspire de respect,
(Aux gardes)
Allez.

SCENE IV. §

ANNIBAL, SCIPION, AURILCAR, LEPIDE, Gardes.

ANNIBAL.

(regarde quelque temps Scipion sans parler)
Si j’ay paru surpris à vôtre aspect*,
Et si quelques momens j’ay gardé le silence,
730 Seigneur, accusez-en vôtre auguste presence ;
On ne peut regarder sans admiration
L’éclat, la majesté du fameux Scipion,
Et mon étonnement* est qu’en un si jeune âge,
Vous ayez fait trembler Annibal pour Cartage :
(Il s’assiet)
735 Ouy, Seigneur, je l’avouë, aprenant vos exploits
Pour elle j’ay pâly pour la premiere fois ;
J’ay quitté l’Italie encor toute fumante,
Et dont pendant seize ans mon nom [fut] l’épouvante ;
J’avois compté pour peu tant de fiers* Generaux {p. 35}
740 Qui furent si long-temps mes trop foibles rivaux,
Et les jours de Trebie, & ceux de Thrasymene,
Qui me firent raison de la fierté* Romaine[,]
M’avoient accoûtumé d’en être le vainqueur[;] 
Tant de prosperitez devoient m’enfler le cœur*[,]
745 Mais, Seigneur, vous venez d’un courage heroïque
Délivrer l’Italie en attaquant l’Affrique,
Sans m’avoir combatu je vois avec regret
Que vôtre bras détruit ce que le mien a fait :
Mon retour en ces lieux est vôtre grand ouvrage,
750 Vous avez sauvé Rome allant droit à Cartage,
Et pour elle aujourd’huy par de justes projets
Vous voyez Annibal vous demander la paix.

SCIPION.

Je ne m’attendois pas qu’un si grand Capitaine
Vînt icy desarmé de colere & de haine,
755 Qu’Annibal si long-temps couronné de lauriers,
Le modelle & l’effroy des plus fameux Guerriers,
Nourry presque toujours au sein de la victoire,
Pût rallentir* en luy le desir de la gloire,
Et qu’un Heros illustre après tant de hauts faits
760 Pût jamais se resoudre à demander la paix.

ANNIBAL.

Je le veux, je le dois : la fortune* éclatante
Qui fut assez long-temps pour moy ferme & constante,
Ne m’a point ébloüy ; ses inégalitez
M’ont fait voir quelquefois ses infidelitez,
765 Et bien qu’elle ait paru s’attacher à mes traces,
Ses faveurs m’ont instruit bien moins que ses disgraces. {p. 36}
Pour vous, Seigneur, je crains qu’un éternel bonheur
Du dessein de la paix n’éloigne vôtre cœur,
Jusqu’icy la fortune* à vos vœux fut fidelle,
770 Vous n’avez point encor esté trompé par elle,
Commandant dans un âge où l’on doit obéïr[,]
Mille & mille succés ont dû vous ébloüir ?
La vertu*, la valeur vous fut hereditaire,
Vous vangeâtes d’abord vôtre oncle & vôtre pere,
775 (Illustres monumens* de vôtre pieté)
Cette même valeur avec rapidité
Arracha de nos mains, reconquit les Espagnes,
L’Affrique à vôtre bras a coûté deux campagnes,
Je viens d’y voir perir deux freres genereux*,
780 Qui rehaussent l’éclat de vos exploits heureux :
Vous avez de Syphax conquis le vaste Empire,
L’Univers étonné* vous craint & vous admire,
Mais dans ce haut degré de gloire & de splendeur
Scipion, redoutez vôtre propre grandeur,
785 La fortune* est volage, il ne faut qu’un caprice,
Un seul jour, un instant nous meine au précipice,
Le sort* de Regulus effraya l’Univers,
Du plus haut point de gloire il tomba dans nos fers,
Et n’eût pas éprouvé tant d’affreuses miseres
790 S’il eût donné la paix que demandoient nos peres :
Le sort* d’une bataille est toujours incertain,
Mais celuy de la paix est tout en vôtre main,
Pour Scipion, pour Rome étant pleine de gloire,
Elle aura plus d’éclat pour vous qu’une victoire :
795 Pour Cartage, j’avouë avec sincerité
Qu’elle aura moins d’honneur & plus d’utilité :
Mais j’aime mieux encor pour la cause commune
Suivre icy la raison que l’aveugle fortune* ;
Souffrez* donc que j’en vienne aux termes d’un accord, {p. D, 37}
800 Dont les conditions regleront nôtre sort*,
Et si nous vous cedons tous nos droits sur l’Espagne,
Vous quittant la Sicile ainsi que la Sardaigne,
Si nous abandonnons tant de païs conquis,
Qui furent de la guerre & la cause, & le prix,
805 Si nous nous resserrons en d’étroites limites,
Qui par l’ordre des Dieux nous vont être prescrites,
Pourons-nous à la fin obtenir une paix
Qui va presque nous mettre au rang de vos sujets ?
Mais je lis dans vos yeux qu’après tant de batailles
810 Vous voulez de Cartage attaquer les murailles,
C’est là vôtre dessein, je le vois, & je viens
Ménager un accord pour mes concitoyens ;
Jusqu’à vous en prier je fléchis mon courage,
Mais j’immole ma gloire au salut de Cartage,
815 Et je croy faire plus pour l’eclat de mon nom
Que si j’avois soûmis & Rome, & Scipion.

SCIPION.

Souffrez* que je démesle avant que de répondre
De pressants interêts qu’on ne doit pas confondre,
Et je dois balancer avecque un soin* égal
820 Le mien, celuy de Rome, & celuy d’Annibal ;
Pour le vôtre, Seigneur, je souffrirois* sans peine
Que Rome par la paix pût éteindre sa haine ;
Je connois* vos vertus*, j’admire vos exploits,
Mais pour ma gloire il faut vous combattre une fois :
825 Si Fabius acquit une immortelle gloire
D’éviter Annibal, & de fuïr la victoire,
Si Rome l’aplaudit de n’estre pas vaincu,
En triomphant de vous quelle gloire eut-il eu ?
Je n’ose m’en flater*, je serois temeraire, {p. 38}
830 Mais du moins, il est beau de tenter de le faire,
D’essayer de vous mettre au nombre des vaincus,
Et d’aller aujourd’huy plus loin que Fabius.

ANNIBAL.

Peut-être ferez-vous un effort* inutile ?
Scipion, le chemin en sera difficile,
835 Je le rendray penible*, & sans doute* fatal*
A quiconque voudra triompher d’Annibal.

SCIPION.

Et c’est là ce qui doit en rehausser la gloire.

ANNIBAL.

J’ay bien prévû, Seigneur, qu’ardant à la victoire
Vous pouriez dédaigner celle de Fabius,
840 Mais regardez le sort* du fier* Minutius ;
Ce Chef impetueux par un esprit contraire,
Emporté d’une ardeur boüillante & temeraire
Accusoit Fabius de crainte & de lenteur,
J’eus bien-tôt rallenty* son inutile ardeur,
845 Quand le prudent Consul m’évitant par sagesse,
Avec cette lenteur fatigua mon adresse,
Et toujours devant moy ce grand homme ployant,
Rétablit sa patrie & sçût vaincre en fuyant.

SCIPION.

Je m’accommode peu de pareille victoire,
850 Et laisse à Fabius sa lenteur & sa gloire,
Rome qui veut de moy de plus puissants efforts*,
Est dans un autre état qu’elle n’étoit alors ;
Mais Cartage, Seigneur, & perfide, & cruelle
Est indigne après tout que vous parliez pour elle ;
855 Nos Alliez [par] elle indignement traitez[,]
Croyant estre à l’abry sur la foy* des traitez,
Ont senty les premiers toute sa perfidie,
Vos combats trop heureux l’ont depuis enhardie,
Les Mammertins vaincus, les Sagontins défaits, {p. 39}
860 L’Italie embrasée après tant de succés,
Nos Consuls terrassez, Rome presque assiegée,
Tout cela veut que Rome à la fin soit vangée.

ANNIBAL.

Vous ferez plus pour elle en accordant la paix,
La victoire toujours ne suit pas nos souhaits ;
865 De plus, considerez qu’en l’état où nous sommes[,]
Je me vois à la tête encor de cent mille hommes,
Que je fais avancer & camper à vos yeux,
Nous combatrons, le reste est en la main des Dieux :
Elle sçaura regler vôtre sort* & le nôtre,
870 Mais songez que la paix est encor en la vôtre.
(Ils se levent tous deux)
J’ay négligé, Seigneur, de vous parler d’abord
D’un lien qui pouroit cimenter un accord ;
Jusqu’icy vous n’avez aucun nœud qui vous lie :
Si ma Niéce, Seigneur, si l’heureuse Isperie
875 A ce suprême honneur meritoit d’aspirer…
Mais le cœur d’un Romain ne sçait pas soûpirer,
Et le vôtre trop fier* & trop inexorable…

SCIPION.

Je respecte Isperie, elle est toute adorable*,
Elle pouroit fléchir le plus superbe* cœur,
880 Mais pour la meriter il faut être vainqueur,
Et ce seroit pour moy le comble de la gloire,
Que l’hymen d’Isperie après une victoire,
Je ne m’en défens point[,] j’adore* ses vertus*
Cependant vous l’avez promise à Lucejus,
885 Et vôtre foy* Seigneur…

ANNIBAL.

Cette promesse est vaine,
Ce lien est rompu par sa nouvelle chaîne,
Elle est vôtre captive, & ne peut être à luy, {p. 40}
Et pouroit être à vous, Seigneur, dés aujourd’huy.

SCIPION.

(à part)
Dieux !

ANNIBAL.

Heureux ! si mon sang avoit cet avantage
890 De cimenter la paix que demande Cartage,
Je réponds d’Isperie, elle y doit consentir,
J’attens vôtre réponse avant que de partir,
En l’attendant souffrez* que je parle à ma Niéce.

SCIPION.

Seigneur, vous le pouvez.

SCENE V. §

SCIPION.

(seul)
Connoît*-il ma tendresse ?
895 Ah Ciel ! que m’a-t-il dit ! il prévient* mon ardeur,
A-t-il lû dans mes yeux le secret de mon cœur ?
Lorsque je veux éteindre une servile flâme,
Il vient la rallumer dans le fond de mon ame ?
Il me donne Isperie ? ah ! quel saisissement
900 Vient de fraper mon cœur dans ce fatal* moment ?
Ayant mal dans mon Camp déguisé ma tendresse,
Il est par Aurilcar instruit de ma foiblesse,
Et ce grand politique autant que grand guerrier
M’a sans doute* gardé ce trait pour le dernier ;
905 Mais pourquoy refuser l’accord qu’il me demande ? {p. 41}
Qui s’opose à mes vœux ? qu’est-ce que j’aprehende ?
Quoy pour Rome la paix est-elle à dédaigner ?
Que de pleurs [,] que de sang nous pouvons épargner [!]
Le Senat m’a remis une pleine puissance
910 De faire les Traitez de paix & d’alliance,
Et ménageant sa gloire avec ses interêts,
Rome sçaura souscrire à tout ce que je fais[.]
A Cartage d’ailleurs cette paix est honteuse,
A Rome elle ne peut être que glorieuse,
915 Annibal a fléchy, son orgueil a plié,
Et par là n’est-il pas assez humilié ?
Que faire cependant en ce desordre extrême ?
Dois-je accorder la paix & m’oublier moy-même ?
Dieux ! soûtenez ma gloire, & versez dans mon sein
920 Un conseil salutaire à l’Empire* Romain.

Fin du troisiéme Acte.

{p. 42}

ACTE IV. §

SCENE PREMIERE. §

ISPERIE, ERMILIE.

ERMILIE.

Ouy, Madame, Annibal par l’éclat de vos charmes*
Du fameux Scipion a suspendu les armes ;
On dit qu’il a d’abord rejetté fierement*
Jusqu’au moindre projet d’un accomodement,
925 Mais qu’à la fin quittant son superbe* langage,
De Rome il a connu* la gloire, l’avantage ;
Qu’il a vû que la paix qu’il tenoit en sa main
Etoit avantageuse à l’Empire* Romain,
Qu’il pouvoit accorder l’amour, la politique,
930 Et suivant son panchant servir sa Republique ;
Vos yeux ont captivé cet illustre Vainqueur. 

ISPERIE.

Annibal veut qu’il soit le maître de mon cœur[.]
Justes Dieux ! de la paix je seray la victime,
Ou si je la refuse il va m’en faire un crime,
935 Il va parler en maître, Aurilcar a voulu
Déjà me preparer à cet ordre absolu ;
Je ne le vois que trop, sa fiere* politique {p. 43}
Veut me sacrifier au repos de l’Affrique ;
Que fera Lucejus helas ! contre Annibal,
940 Lorsque dans Scipion il rencontre un rival,
Ce Prince infortuné, dont j’expose la vie,
Il va venir, ah Dieux, que luy dire Ermilie ?
Mais toy-même, va, cours au devant de ses pas,
Va dire à Lucejus qu’il ne paroisse pas,
945 Qu’il parte de ce Camp, qu’il m’évite, qu’il fuye
Les regards d’Annibal & les yeux d’Isperie,
Que c’est moy qui l’ordonne, & qu’enfin je prétens*
Qu’il m’obéïsse… Ah Ciel ! il vient, il n’est plus temps.

SCENE II. §

LUCEJUS, ISPERIE, ERMILIE.

LUCEJUS.

He bien, aprenez-moy quelle est ma destinée ?
950 Madame, est-elle heureuse ? est-elle infortunée ?
Que j’ay souffert, grands Dieux ! attendant ce moment[,]
Mais qu’a-t-on resolu ? quel accommodement ?
Quel accord Annibal a-t-il fait ?…

ISPERIE.

Ciel ! je tremble[!]
Partez, Seigneur, je crains qu’il ne nous voye ensemble,
955 Sçavez-vous quels perils vous courez en ces lieux [?] {p. 44}
Pour la derniere fois recevez mes adieux.

LUCEJUS.

Je ne partiray point, & de grace, Madame
Parlez, expliquez-moy le trouble de vôtre ame.

ISPERIE.

On veut que de la paix je sois le nœud fatal*,
960 C’est vous en dire assez.

LUCEJUS.

Hé quoy donc Annibal…

ISPERIE.

Me donne à Scipion.

LUCEJUS.

Barbare politique ?
Malgré tant de sermens voilà la foy* punique !
Je m’en étois douté ; quoy ? malgré vôtre foy*,
L’aveu* d’un pere helas ! qui vous donnoit à moy,
965 Le crüel vous engage en une autre alliance,
Je veux le voir, je veux courir à la vangeance,
Laissez-moy luy parler & j’y vais…

ISPERIE.

Arrestez,
Aprenez les malheurs que vous vous aprestez ;
Fuyez, Seigneur, fuyez de ce Camp redoutable,
970 Où vous venez chercher un destin* déplorable*,
Vous n’y pouvez trouver que la mort ou les fers.

LUCEJUS.

Et qu’ai-je à ménager encor si je vous perds [?]
Annibal, Scipion, je cherche l’un, ou l’autre,
Je veux percer un cœur qui m’arrache le vôtre ;
975 Encor pour Scipion, s’il vous aime aujourd’huy,
Madame, en vous voyant qui feroit moins que luy,
Je dois luy pardonner une tendresse extrême,
Il n’a pû l’éviter, j’en juge par moy-même,
Vos yeux me répondoient qu’il seroit mon rival, {p. 45}
980 Mais je dois me vanger du perfide Annibal,
C’est sur luy…

ISPERIE.

Moderez cette vaine colere,
Attendez tout de moy quand tout vous est contraire* :
Je ne rompray jamais le serment solemnel
Que m’impose un lien qui doit être éternel,
985 Ny Scipion, ny Rome, & toute sa puissance
N’obtiendront point de moy de lâche obéïssance,
Je réponds de mon cœur, répondez-moy de vous,
Mais de grace évitez Annibal en couroux, 
Partez, car je fremis, & tout mon sang se glace
990 Dans un si grand peril de vous voir tant d’audace ;
Si vous m’aimez, Seigneur, partez au nom des Dieux,
Sauvez-vous au plûtôt de ces funestes* lieux,
Mais n’entreprenez rien pour la triste* Isperie, 
Pour le prix de sa foy* conservez vôtre vie,
995 Peut-être Scipion quoyque vôtre rival,
Sera bien moins pour vous à craindre qu’Annibal,
Il va venir, Seigneur, évitez sa colere.

LUCEJUS.

Et je demeurerois tranquille pour vous plaire ?
J’attaqueray ce Camp, Madame, avant la nuit,
1000 Quand une mort certaine en deviendroit le fruit ;
Permettez seulement si les Dieux me secondent,
Si d’un heureux succés* à mes vœux ils répondent,
Si je puis penetrer jusqu’à vous dans ces lieux,
Que mon bras vous arrache à ce Camp odieux,
1005 Madame, ou si le sort* trahit mon entreprise,
Conservez-moy la foy* que vous m’avez promise,
Honorez de vos pleurs un Amant, un époux, {p. 46}
Et si je meurs, du moins, songez que c’est pour vous ;
Adieu, Madame.

SCENE III. §

ISPERIE, ERMILIE.

ISPERIE.

Helas ! que va-t-il entreprendre ?
1010 Il va perir, c’est tout ce que j’en dois attendre ?
Détournez ce malheur, guidez ses pas[,] grands Dieux !
Donnez à cet Amant un destin plus heureux,
Qu’il regagne son Camp, & qu’enfin il revienne
Soûtenir dignement & sa gloire & la mienne ?
1015 Dieux ! Annibal paroît…
{p. 47}

SCENE IV. §

ANNIBAL, ISPERIE, ERMILIE.

ISPERIE.

J’embrasse vos genoux,
Seigneur, que vos bontez…

ANNIBAL.

Madame, levez-vous.

ISPERIE.

Seigneur, si vous usez par un ordre severe
Du pouvoir que sur moy vous a donné mon pere,
Qu’Hyerbal en mourant remit à vôtre foy*,
1020 Si vous n’avez pitié du trouble où je me voy,
Et si vous violez une sainte promesse,
Sur qui mon cœur soûmis a reglé sa tendresse…

ANNIBAL.

Non, ne m’oposez point de frivolles ardeurs,
L’amour ne regle pas le destin des grands cœurs,
1025 Il le faut immoler au bien de la patrie,
Et songez que Cartage aujourd’huy vous en prie.

ISPERIE.

Et pourquoy cette paix, Seigneur, n’avez-vous pas
Cent mille hommes encor dont les cœurs* & les bras…

ANNIBAL.

Oüy, je me vois encore une nombreuse Armée,
1030 Mais Dieux ! elle n’est plus à vaincre acoûtumée,
Madame, je n’ay plus d’intrepides soldats, {p. 48}
Leurs cœurs* sont affoiblis aussi bien que leurs bras,
Fatalles* voluptez, délices de Capoüe !
Vous nous coûtâtes cher, il est vray, je l’avoüe,
1035 Nous avions triomphé dans les adversitez,
Et nous fûmes vaincus par les prosperitez,
Et ce repos des miens molissant* le courage,
Capoüe a sauvé Rome & menace Cartage.

ISPERIE.

Si le cœur* des soldats au vôtre est inégal,
1040 Ils retrouvent en vous le même General ;
Seigneur, vôtre valeur & vôtre renommée…

ANNIBAL.

Qu’on me fasse trouver aussi la même Armée ?
Annibal répondant de semblables succés*
Ne seroit pas reduit à demander la paix ;
1045 Mais il me reste peu de troupes aguerries,
Dans le sein du repos celles-cy sont nouries,
J’ay Scipion en tête avec trop de vertus*,
Et je n’ay plus à faire à des Flaminius.
Madame, à cet aveu j’ay bien voulu descendre,
1050 Pour marquer l’interest que vous y devez prendre ;
Il faut donc en ce jour épouser ce Heros,
Pour rendre aux Africains la gloire & le repos, 
Il faut que de la paix vous soyez un seur gage,
Vôtre hymen va sauver & l’Afrique & Cartage,
1055 Quel triomphe [pour] vous en vous laissant fléchir ?
Ce n’est plus moy, c’est vous qui pouvez l’affranchir.

ISPERIE.

Moy, Seigneur ?

ANNIBAL.

N’ai-je pas sacrifié ma gloire ?
J’ay demandé la paix, ah Ciel ! qui l’eût pu croire ?
Madame, & cet effort* a cent fois plus coûté [E, 49]
1060 A l’orgueil d’Annibal, à toute sa fierté*,
Qu’il n’en poura jamais coûter à vôtre flâme,
J’en ay donné l’exemple, imitez-moy, Madame,
Il faut sacrifier vos feux à vôtre tour.

ISPERIE.

J’immoleray ma vie & non pas mon amour,
1065 A la perdre, Seigneur, me voilà toute prête,
Ordonnez de mon sort*, disposez de ma tête,
Je l’immole à Cartage, & ne puis rien de plus ;
Mais je conserveray mon cœur à Lucejus.

ANNIBAL.

A Lucejus ? ah Ciel ! quand Scipion vous aime,
1070 Ce Heros revêtu d’une gloire suprême,
Se peut-il que le Chef des Celtiberiens
Ose luy disputer l’honneur de vos liens ?
Et lorsque vous voyez dans vos fers ce grand homme
Qui va mettre à vos pieds la puissance de Rome,
1075 En vous faisant un sort* qui soit digne de vous,
Songez-vous que l’honneur en rejaillit sur nous :
Ah ma Niéce ! pour vous croyez-en ma tendresse,
Icy pour vôtre gloire Annibal s’interesse*,
Secondez aujourd’huy de si justes desseins,
1080 Et prenez pour époux le plus grand des Romains.

ISPERIE.

Me faisant souvenir que je suis vôtre Niéce[,]
A soûtenir ce nom ma gloire s’interesse*,
Je suis Cartaginoise, & fille d’Hyerbal,
Et pour dire encor plus la Niéce d’Annibal ;
1085 Seigneur, j’ose ajoûter que je suis Africaine,
Et que mon cœur dédaigne enfin d’estre Romaine.

ANNIBAL.

Je voy que c’est en vain employer la douceur
Pour fléchir ou pour vaincre un si superbe* cœur ;
Mais il faut étouffer cette vaine tendresse, {p. 50}
1090 Je ne dis plus qu’un mot, Madame, & je vous laisse.
Tournez vers Scipion vôtre cœur & vos vœux,
Vous l’allez voir ; sur tout songez que je le veux.
(Il sort.)

SCENE V. §

ISPERIE, ERMILIE.

ISPERIE.

Cruel ? à Lucejus mon cœur sera fidelle,
Et je seray toujours à cet ordre rebelle,
1095 Il faut dans ces momens par un noble couroux,
Montrer que nôtre cœur ne dépend que de nous,
J’aperçois Scipion, armons-nous de courage,
Et soûtenons le nom, la gloire de Cartage.

SCENE VI. §

SCIPION, ISPERIE, ERMILIE.

SCIPION.

On veut que vous soyez le gage d’une paix,
1100 Qui sans doute* n’est pas conforme à vos souhaits ;
Mais, Madame, aujourd’huy je croirois faire un crime
De souffrir* qu’Annibal vous en fist la victime ;
J’honore vos vertus*, j’adore* vos apas*,
Mais sans contraindre un cœur s’il ne se donne pas,
1105 Loin d’en être tyran j’en abhorre le titre,
De vôtre sort*, du mien, je vous laisse l’arbitre,
Vous avez ou la paix, ou la guerre en vos mains,
Le destin de l’Afrique & celuy des Romains.

ISPERIE.

{p. 51}
Que dites-vous, Seigneur ? ah Ciel ! pourois-je croire
1110 Qu’un cœur tel que le mien meritât tant de gloire,
Que le sort* de l’Afrique & celuy des Romains
Fust par vous aujourd’huy remis entre mes mains ?
Lorsque du mien, Seigneur, je ne suis plus maîtresse,
Qu’engagée à tenir une sainte promesse…

SCIPION.

1115 Je vois trop…

SCENE VII. §

SEXTUS, LEPIDE, SCIPION, ISPERIE, ERMILIE.

SEXTUS.

Pardonnez si je vous interromps,
Seigneur[,] de Lucejus on voit les escadrons,
J’ay dû vous avertir qu’il paroît à leur tête,
Et que vers nôtre Camp à marcher il s’aprête,
Qu’avec ses étendarts on voit ceux des deux Rois.

ISPERIE

(à part)
1120 Ah ! je respire enfin pour la premiere fois.

SCIPION.

C’en est assez, Sextus, allez les reconnoître,
J’attens vôtre retour. Lucejus va paroître,
Madame, & je vois bien que pour vos interêts
Nous aurons un combat, & non pas une paix ;
1125 Sans doute* que ce Prince avance & vient lui-même {p. 52}
Pour rejoindre Annibal… Dieux ! quel desordre extrême ?
Vous en étiez instruite, il vient vous secourir ;
Mais je vais le combattre & veux vous conquerir,
Je vois par la frayeur dont vôtre ame est atteinte…

ISPERIE.

1130 Non, Seigneur, je commence à dissiper ma crainte,
Malgré tous mes malheurs je reprends quelque espoir,
S’il vient me secourir il remplit son devoir.

SCENE VIII. §

SCIPION, LEPIDE.

SCIPION.

Il remplit son devoir [?] Ah ! quelle confiance [!]
Son Amant luy redonne une fiere* assurance[,]
1135 Elle s’en promet tout. Vos vœux trop empressez
N’en sont pas, Isperie, encore où vous pensez [,]
J’y mettray quelque obstacle, & ce ferme courage…
Ah ! je sens redoubler & ma haine, & ma rage,
Il faut combattre, il faut rompre ce nœud fatal* ;
1140 Ce Prince étoit sans doute* attendu d’Annibal,
Sous pretexte de paix, ce Chef adroit peut-être
N’est venu dans mon camp que pour le reconnoître,
Que pour gagner du temps sur l’espoir d’un traité ?
Dieux ! de quel mouvement* je me sens agité !
1145 Par ces projets pompeux* de paix & d’alliance,
Il tâchoit d’endormir mes soins*, ma vigilance,
Tout m’est suspect en luy, Lepide, je le voy, {p. 53}
A bien d’autres qu’à nous il a manqué de foy*,
Il vient, je ne dois plus le tenir en balance.

SCENE IX. §

ANNIBAL, AURILCAR, SCIPION, LEPIDE.

ANNIBAL.

1150 Ne me soupçonnez pas d’aucune intelligence,
Seigneur, quand Lucejus vient pour ses interêts,
Les armes à la main s’oposer à la paix,
On a vû ses drapeaux, & ma juste colere…

SCIPION.

Ce Prince ne fait rien que ce qu’il devoit faire,
1155 Qu’il est heureux [!] il sert sa gloire & son amour,
Seigneur, il vient grossir vôtre armée en ce jour,
Vous attendiez sans doute* encor cet avantage.

ANNIBAL.

Seigneur, qu’osez-vous dire ? un tel soupçon m’outrage*.

SCIPION.

J’ose dire, Seigneur, ce que j’ay dû penser.

ANNIBAL.

1160 Vous en dites assez enfin pour m’offenser.

SCIPION.

Vous êtes dans mon Camp, Seigneur, je vous respecte,
Mais la foy* de Cartage aux Romains est suspecte.

ANNIBAL.

{p. 54}
Ah ! c’en est trop, il faut…

SCIPION.

Seigneur, n’en parlons plus,
Et quittons des soupçons incertains & confus ;
1165 Il faut que vôtre ardeur à la mienne réponde,
Nous devons decider de l’Empire* du Monde,
Annibal, si les Dieux ont mis entre nos mains
Le destin de l’Afrique, & celuy des Romains,
Il faut dans ce grand jour sans tarder davantage,
1170 Faire triompher Rome, ou délivrer Cartage,
Il faut voir l’une ou l’autre, ou libre, ou dans les fers,
Et donner un seul maître enfin à l’Univers.

ANNIBAL.

Vous faites voir un cœur trop avide de gloire,
Et déjà vous croyez courir à la victoire,
1175 Scipion, mais je veux seconder vos souhaits ;
Vous m’avez soupçonné, je renonce à la paix,
Ouy, j’accepte aujourd’huy la bataille, & j’espere
Vous mettre au même état où j’ay mis vôtre pere ;
Je me rends à ma haine, il faut remplir* mon sort*,
1180 J’ay promis de haïr Rome jusqu’à la mort,
En naissant j’ay juré la guerre au Capitole,
Jusqu’au dernier soûpir je luy tiendray parole.
(Il sort)

SCIPION.

A la fin d’Annibal j’ay piqué la fierté*,
J’ay rompu grace au Ciel cet indigne traité :
1185 Et vous, Dieux ! protecteurs du sacré Capitole,
Il faut dans ce combat vous vanger, & j’y vole :
Rome, vous attendez cette grande action,
Qu’Annibal suive un jour le char de Scipion.

Fin du quatriéme Acte.

{p. 55}

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

ISPERIE, ERMILIE.

ISPERIE.

Ne m’abandonne point, viens, ma chere Ermilie,
1190 Partager les frayeurs dont mon ame est saisie,
Quel combat [!] quelle horreur [!] quelle confusion [!]
Lucejus est aux mains avecque Scipion,
Il a joint* Annibal ; ah ! fatale* journée
Qui va de mon Amant faire la destinée [!]
1195 Je ne dis point la mienne, ah Dieux ! vous sçavez bien
Que je n’auray jamais d’autre sort* que le sien !
As-tu vû comme moi ce Heros intrepide,
Animé* par l’amour qui luy servoit de guide,
Pousser de Lelius les escadrons épars,
1200 Et déjà prés de nous planter ses étendars,
Quand le fier* Scipion est venu plein de rage
De son Camp ébranlé ranimer le courage.
Je l’ay vû tout d’un coup fondre sur Lucejus,
J’en ay pâly grands Dieux ! & n’ay rien vû de plus ;
1205 Tout s’est mêlé pour lors, le tumulte des armes,
Les perils d’un Amant m’ont fait verser des larmes,
Que je tremble pour luy malgré ses grands efforts* [!] {p. 56}
Helas ! il est tombé peut-être entre les morts.

ERMILIE.

Rassurez-vous, Madame, ayez quelque esperance ;
1210 La valeur d’Annibal met le sort* en balance,
Ce Heros qui combat fera voir son grand cœur*
Sans doute*, & Scipion n’est pas encor vainqueur,
Les Dieux pouront… Mais quoy ? j’aperçois Erixene.

SCENE II. §

ERIXENE, BARCÉ, ISPERIE, ERMILIE.

ERIXENE.

Madame c’en est fait, nôtre esperance est vaine,
1215 Annibal est vaincu, Scipion est vainqueur,
Tout succombe, tout cede à sa rare valeur ;
Bien qu’Annibal ait fait un effort* incroyable
Pour rallier les siens d’un soin* infatigable,
Tout son Camp par avance étoit saisi d’effroy,
1220 Tout fuit, & j’en pâlis & pour vous & pour moy ;
Scipion triomphant va nous parler en maître,
Nos fers sont redoublez, & son amour peut-être…
Vous fremissez, Madame.

ISPERIE.

Hé que fait Lucejus ?
Aprenez-moy son sort* ; peut-être il ne vit plus.

ERIXENE.

1225 J’ignore son destin*, ny quelle est sa conduite*,
Mais avecque Annibal les deux Rois sont en fuite,
Peut-être qu’avecque eux cherchant un pareil sort*{p. 57}

ISPERIE.

Il ne fuit point, Madame, & sans doute* il est mort ;
Quoy ? Lucejus fuiroit en perdant ce qu’il aime,
1230 Je connois sa valeur & son amour extrême,
Il aura combatu jusqu’au dernier soûpir,
Madame, il a voulu me sauver ou perir.
Dieux, que je suis en proye à mon inquietude ?
Je ne puis demeurer dans cette incertitude,
1235 Sortons, allons-le joindre*, & je veux aujourd’huy
S’il est parmy les morts expirer avec luy.

SCENE III. §

ERIXENE, BARCÉ.

ERIXENE.

O Fortune* ! ô journée à toutes deux fatale* !
Mais je dois envier le sort* de ma rivale ;
Je ne sçaurois la plaindre, & malgré ses douleurs
1240 Pour un Amant fidelle elle verse des pleurs ;
Du moins, ou s’il est mort elle n’a qu’à le suivre ;
C’est le moindre des maux que de cesser de vivre ;
Que vais-je devenir ? quel doit être mon sort* ?
Pour moy ? de tous côtez je ne voy que la mort ;
1245 Ouy, trop cruel amour il faut que je te domte,
Retournons dans Cartage ensevelir ma honte,
On la doit assieger, j’y finiray mes jours,
J’attends de Scipion ce funeste* secours ;
Je l’aperçois, parlons.
{p. 58}

SCENE IV. §

SCIPION, LEPIDE, SEXTUS, ERIXENE, BARCÉ.

SCIPION.

(à ses Gardes)
Qu’on observe Isperie ?
1250 Qu’on la suive ? & sur tout ayez soin de sa vie.

ERIXENE.

Enfin je vous revoy vainqueur & triomphant,
Seigneur, & vôtre nom encor plus éclatant
Par cette memorable & derniere victoire
Vous met en ce grand jour au comble de la gloire ;
1255 Vous êtes genereux*, daignez briser mes fers,
Je les ay sans regret à ma honte souffers ;
Nous vous allons bien-tôt voir assieger Cartage,
Souffrez* que ma presence anime* son courage, 
L’amour de ma patrie allumant mon ardeur,
1260 Je veux y terminer ma vie & mon malheur.

SCIPION.

Qu’un pareil sentiment me touche & m’interesse* ?
Ouy, de vôtre destin je vous rends la maîtresse,
Soyez libre, Madame, & d’un cœur* affermy
Allez joindre* Annibal mon illustre ennemy ;
1265 Ma victoire n’a fait qu’enfler sa renommée,
Luy seul a combatu dans toute son Armée,
J’ay malgré sa défaite admiré sa valeur,
Il n’a jamais été plus grand qu’en ce malheur[.]
Vous pourez aujourd’huy le revoir dans Cartage, {p. 59}
1270 Contre moy je luy donne un puissant avantage :
Cependant vous pouvez partir, allez Sextus,
Et rendez les honneurs qu’on doit à ses vertus*.

ERIXENE.

Je n’attendois pas moins d’un heros magnanime,
Et j’emporte de vous une si haute estime,
1275 Que mon cœur penetré d’un si noble dessein,
Me fera reverer toujours le nom Romain.
(elle sort)

SCENE V. §

SCIPION, LEPIDE.

LEPIDE.

Ainsi vous l’envoyez secourir sa patrie :
Mais, Seigneur, qu’allez-vous ordonner d’Isperie ?
Maître de son destin dans ce fatal* moment,
1280 Vous avez dans vos mains la Maîtresse & l’Amant,
Qu’allez-vous decider de leur sort* ?

SCIPION.

Ah ! Lepide,
Je tremble que l’amour ne me serve de guide,
Je ne suis plus Romain, je suis foible, & je sens
Que contre ma vertu* se revoltent mes sens ;
1285 La gloire, la pitié, l’amour, tout me déchire,
Que je souffre grands Dieux ! j’en rougis, j’en soûpire,
Qu’il me faut rendre encor de terribles combats ? {p. 60}
Annibal est vaincu, mais l’amour ne l’est pas.

LEPIDE.

Hé [!] Seigneur, profitez des droits de la victoire ?
1290 Pouroit-on refuser un Heros plein de gloire ?
Cartage va tomber, & le soldat Romain
Vous honore déjà du titre d’Africain,
Seigneur vous pouvez tout, & vous êtes le maître.

SCIPION.

En flatant* mon amour que me fais-tu connoître* ?
1295 Ouy, si j’en consultois les transports de mon cœur,
Peut-être deviendrois-je un superbe* vainqueur :
Elle viendra bien-tôt cette tendre Isperie,
De son heureux Amant me demander la vie ;
Elle ignore son sort* que je luy fais cacher,
1300 Envain parmy les morts elle le fait chercher :
Mais helas ! ce qui rend sa gloire plus parfaite,
Il contraint son vainqueur d’envier sa defaite,
Tantost dans le combat j’ay connu* son grand cœur*,
J’ay senti redoubler mon amour, ma fureur ;
1305 Il tâchoit de sauver une Amante fidelle,
Je voyois à regret qu’il étoit digne d’elle :
Il étoit des momens où malgré mon couroux
Je trouvois Annibal moins digne de mes coups :
Mais que fait cet Amant ? a-t-il la même audace ?
1310 De quel œil maintenant reçoit-il sa disgrace ?

LEPIDE.

Indigné d’avoir fait un inutile effort*,
Il nous a conjurez de luy donner la mort :
Quel soin* cruel, dit-il, prenez-vous de ma vie ?
Scipion est vainqueur, & je perds Isperie ;
1315 Lelius le console, & d’un soin* genereux*

SCIPION.

Non, c’en est fait, il faut qu’il étouffe ses feux,
Je veux que Lucejus abandonne Isperie, [F, 61]
A ce prix je mettray sa liberté, sa vie[,]
C’est à luy d’obéïr… Mais quel est mon dessein ?
1320 Suis-je encor Scipion ? ou suis-je encor Romain ?
Justes Dieux [!] est-ce ainsi que je suis les exemples
Des Heros à qui Rome a consacré des Temples ?
Est-ce ainsi que je suis la noble austerité
Qui les rendra fameux à la posterité ?
1325 Etouffons un amour… Ah Dieux ! que vais-je faire ?
De ma victoire un autre aura-t-il le salaire ?
Mais je vois Isperie, ah ! j’ay mal combatu,
A ses yeux j’ay besoin de toute ma vertu*.

SCENE VI. §

ISPERIE, ERMILIE, SCIPION, LEPIDE.

ISPERIE.

Ah ! Seigneur, tirez-moy du plus cruël martyre[,]
1330 De grace, & m’aprenez si Lucejus respire ;
On me refuse helas ! de m’apprendre son sort*,
Ce Prince malheureux a-t-il trouvé la mort ?
Puis-je me retracer l’épouvantable image
D’un champ couvert de morts & remply de carnage ?
1335 Ces cadavres sanglants tous pâles, tous glacez,
Qui n’offroient à mes yeux que des traits effacez*,
Ah ! Seigneur, concevez mon desespoir extrême,
Dans toutes ses horreurs je cherchois ce que j’aime.

SCIPION.

Ne craignez plus pour luy, dissipez vôtre effroy,
1340 Lucejus est vivant, & plus heureux que moy.

ISPERIE.

{p. 62}
Il est vivant, mais quoy vous en êtes le maître [!]
Vous pouvez disposer de son sort*, & peut-être
La haine d’un rival qui vous a combatu…
Mais je soupçonne à tort, Seigneur, vôtre vertu*,
1345 Songez que dans vos fers il n’a pour toutes armes
Que mes tristes* soûpirs, & que mes foibles larmes.

SCIPION.

Et c’est ce qui me tüe : il cause vos douleurs
Ce trop heureux Amant, il fait couler vos pleurs, 
Il coûte des soûpirs qui sont dignes d’envie,
1350 Madame, & je voudrois les payer de ma vie.

ISPERIE.

Pardonnez-moy, Seigneur, si dans mes déplaisirs*
Je pousse devant vous d’inutiles soûpirs :
Vous détournez vos yeux.

SCIPION.

Eh ! détournez les vôtres :
Et puisque leurs regards sont destinez pour d’autres,
1355 Laissez m’en éviter l’éclat imperieux ;
Vous voyez les combats que je rends, justes Dieux !
Que dois-je faire enfin ? je fremis quand j’y pense,
Madame, j’ay besoin de toute ma constance ;
Mais c’en est trop, malgré tant de vœux superflus*
1360 Que l’on fasse venir le Prince Lucejus ?

ISPERIE.

Quel est vôtre dessein ? qu’en devons-nous attendre,
Seigneur ?

SCIPION.

Dans un moment vous le pourez apprendre.

ISPERIE.

Que dois-je croire, ah Dieux ! dans cette extremité ?
Quand d’un trouble si grand je vous vois agité,
1365 Que vos regards sur moy ne tombent qu’avec peine, {p. 63}
Deviendrois-je, Seigneur, l’objet de vôtre haine ?

SCIPION.

Madame, & plût aux Dieux que l’on pût vous haïr ?
Que je m’épargnerois un mortel* déplaisir* !
Si malgré moy j’évite une fatale* veuë,
1370 Un objet* tel que vous porte un charme* qui tuë.

SCENE DERNIERE. §

LUCEJUS, CELSUS, SCIPION, LEPIDE, ISPERIE, ERMILIE.

LUCEJUS.

Seigneur, ne croyez pas que la peur de la mort
Me fasse repentir d’un genereux* effort*,
Je vous ay voulu perdre, & ce bras temeraire
S’il étoit libre encor tâcheroit de le faire ;
1375 Vous êtes mon rival, vous m’avez tout ôté,
Vous devez m’immoler à vôtre seureté,
Je suis vôtre captif aussi bien qu’Isperie,
J’en fremis ; mais de grace immolez une vie
Qui deviendroit funeste* à vos jours glorieux,
1380 J’irois les attaquer à la face des Dieux,
Prevenez* par ma mort mon desespoir, mon crime,
Perdant ce que je perds tout seroit legitime.

SCIPION.

Je pardonne aisément à ce transport jaloux,
Si j’étois Lucejus je l’aurois comme vous,
1385 Vous m’avez dû haïr & ce n’est point un crime,
Prince, pour un rival la haine est legitime,
Je le suis, je l’avouë, ah Dieux ! vous le sçavez
De quels feux j’ay brûlé, mais de grace, achevez
Un triomphe immortel dont la gloire semée {p. 64}
1390 De tout ce que j’ay fait passe la renommée,
Pour laisser un exemple à la posterité
Rare, mais cependant qui puisse être imité :
Oüy, Madame, aujourd’huy je veux, quoy qu’il m’en coûte,
Enseigner aux mortels cette nouvelle route,
1395 Leur montrer comme on peut domter sa passion,
Et vainqueur d’Annibal vaincre encor Scipion :
Prince, rassurez-vous, je vous donne la vie,
Je fais plus, de ma main recevez Isperie.

LUCEJUS.

Ah ! Seigneur, permettez qu’embrassant vos genoux
1400 Je rende à vos vertus*

SCIPION.

Non, Prince, levez-vous.

ISPERIE.

Quelle grace, Seigneur, devons-nous pas vous rendre ?
Mais du grand Scipion nous devions tout attendre.

SCIPION.

Retournez à Zama couronner vôtre foy*,
Elle est un present digne & de vous, & de moy ;
1405 Je ne demande icy pour toute recompense,
Pour le prix & le nœud d’une étroite alliance,
Prince, que vous soyez en luy donnant la main
Amy de Scipion, & du peuple Romain ;
Je vais me preparer au Siege de Cartage,
1410 Par sa prise je dois achever mon ouvrage,
Et j’espere dans peu la rangeant sous mes loix
Triompher d’Annibal une seconde fois.
Adieu, vivez heureux.

LUCEJUS.

Admirons ce grand homme,
Le plus parfait Heros qu’ait jamais produit Rome.

FIN.