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Nombre de personnages parlants sur scène : ordre temporel et ordre croissant  
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Philippe Quinault. Le Fantôme amoureux. Tragi-comédie. Table des rôles
Rôle Scènes Répl. Répl. moy. Présence Texte Texte % prés. Texte × pers. Interlocution
[TOUS] 42 sc. 557 répl. 2,5 l. 1 382 l. 1 382 l. 38 % 3 677 l. (100 %) 2,7 pers.
CARLOS 16 sc. 87 répl. 2,2 l. 595 l. (44 %) 193 l. (14 %) 33 % 1 771 l. (49 %) 3,0 pers.
CLARINE 5 sc. 23 répl. 2,4 l. 149 l. (11 %) 56 l. (5 %) 38 % 355 l. (10 %) 2,4 pers.
FABRICE 21 sc. 111 répl. 2,4 l. 713 l. (52 %) 270 l. (20 %) 38 % 2 051 l. (56 %) 2,9 pers.
CLIMENE 13 sc. 67 répl. 3,5 l. 542 l. (40 %) 235 l. (18 %) 44 % 1 714 l. (47 %) 3,2 pers.
JACINTE 9 sc. 35 répl. 2,5 l. 253 l. (19 %) 88 l. (7 %) 35 % 681 l. (19 %) 2,7 pers.
FERDINAND 14 sc. 74 répl. 3,0 l. 446 l. (33 %) 220 l. (16 %) 50 % 1 339 l. (37 %) 3,0 pers.
VALERE 4 sc. 11 répl. 1,6 l. 140 l. (11 %) 17 l. (2 %) 13 % 556 l. (16 %) 4,0 pers.
ISABELLE 14 sc. 80 répl. 1,8 l. 414 l. (30 %) 145 l. (11 %) 35 % 1 159 l. (32 %) 2,8 pers.
ALPHONCE 13 sc. 66 répl. 2,2 l. 367 l. (27 %) 146 l. (11 %) 40 % 1 192 l. (33 %) 3,3 pers.
LICASTE 1 sc. 2 répl. 5,9 l. 39 l. (3 %) 12 l. (1 %) 31 % 116 l. (4 %) 3,0 pers.
CELIN 1 sc. 1 répl. 1,2 l. 19 l. (2 %) 1 l. (1 %) 7 % 96 l. (3 %) 5,0 pers.
GARDES 0 sc. 0 répl. 0 0 l. (0 %) 0 l. (0 %) 0 % 0 l. (0 %) 0
Philippe Quinault. Le Fantôme amoureux. Tragi-comédie. Statistiques par relation
Relation Scènes Texte Interlocution
CARLOS 3 l. (100 %) 1 répl. 2,9 l. 1 sc. 3 l. (1 %) 1,0 pers.
CARLOS
CLARINE
22 l. (38 %) 8 répl. 2,6 l.
36 l. (63 %) 7 répl. 5,1 l.
1 sc. 57 l. (5 %) 2,0 pers.
CARLOS
FABRICE
52 l. (63 %) 19 répl. 2,7 l.
32 l. (38 %) 19 répl. 1,6 l.
5 sc. 82 l. (6 %) 3,3 pers.
CARLOS
CLIMENE
6 l. (26 %) 4 répl. 1,3 l.
16 l. (75 %) 6 répl. 2,6 l.
2 sc. 21 l. (2 %) 2,8 pers.
CARLOS
FERDINAND
21 l. (49 %) 10 répl. 2,0 l.
22 l. (52 %) 11 répl. 1,9 l.
5 sc. 42 l. (4 %) 3,6 pers.
CARLOS
ISABELLE
69 l. (47 %) 35 répl. 2,0 l.
80 l. (54 %) 29 répl. 2,7 l.
5 sc. 148 l. (11 %) 3,1 pers.
CARLOS
ALPHONCE
22 l. (52 %) 8 répl. 2,7 l.
21 l. (49 %) 12 répl. 1,7 l.
6 sc. 42 l. (4 %) 4,0 pers.
CLARINE
FABRICE
4 l. (64 %) 3 répl. 1,3 l.
3 l. (37 %) 3 répl. 0,8 l.
1 sc. 6 l. (1 %) 2,0 pers.
CLARINE
ISABELLE
15 l. (42 %) 9 répl. 1,6 l.
21 l. (59 %) 9 répl. 2,3 l.
3 sc. 35 l. (3 %) 2,7 pers.
CLARINE
ALPHONCE
2 l. (45 %) 4 répl. 0,3 l.
2 l. (56 %) 4 répl. 0,4 l.
1 sc. 3 l. (1 %) 3,0 pers.
FABRICE 38 l. (100 %) 2 répl. 18,8 l. 2 sc. 38 l. (3 %) 1,0 pers.
FABRICE
CLIMENE
87 l. (45 %) 30 répl. 2,9 l.
108 l. (56 %) 30 répl. 3,6 l.
7 sc. 194 l. (15 %) 3,4 pers.
FABRICE
JACINTE
20 l. (44 %) 12 répl. 1,6 l.
26 l. (57 %) 8 répl. 3,2 l.
4 sc. 46 l. (4 %) 2,7 pers.
FABRICE
FERDINAND
29 l. (36 %) 18 répl. 1,6 l.
51 l. (65 %) 20 répl. 2,5 l.
6 sc. 79 l. (6 %) 3,3 pers.
FABRICE
ISABELLE
19 l. (61 %) 8 répl. 2,3 l.
12 l. (40 %) 8 répl. 1,5 l.
2 sc. 30 l. (3 %) 3,0 pers.
FABRICE
ALPHONCE
46 l. (52 %) 18 répl. 2,5 l.
43 l. (49 %) 18 répl. 2,4 l.
5 sc. 88 l. (7 %) 3,2 pers.
CLIMENE 43 l. (100 %) 1 répl. 42,4 l. 1 sc. 42 l. (4 %) 1,0 pers.
CLIMENE
JACINTE
2 l. (19 %) 2 répl. 0,9 l.
9 l. (82 %) 6 répl. 1,3 l.
3 sc. 10 l. (1 %) 3,3 pers.
CLIMENE
FERDINAND
56 l. (43 %) 23 répl. 2,4 l.
77 l. (58 %) 19 répl. 4,0 l.
6 sc. 132 l. (10 %) 3,4 pers.
CLIMENE
VALERE
11 l. (72 %) 4 répl. 2,7 l.
5 l. (29 %) 3 répl. 1,4 l.
1 sc. 15 l. (2 %) 4,0 pers.
CLIMENE
ALPHONCE
2 l. (52 %) 1 répl. 1,4 l.
2 l. (49 %) 2 répl. 0,7 l.
2 sc. 3 l. (1 %) 5,0 pers.
JACINTE
FERDINAND
35 l. (54 %) 9 répl. 3,9 l.
30 l. (47 %) 10 répl. 3,0 l.
5 sc. 64 l. (5 %) 2,8 pers.
JACINTE
ISABELLE
20 l. (75 %) 12 répl. 1,6 l.
7 l. (26 %) 10 répl. 0,7 l.
2 sc. 26 l. (2 %) 2,5 pers.
FERDINAND
VALERE
3 l. (19 %) 3 répl. 0,7 l.
10 l. (82 %) 7 répl. 1,3 l.
3 sc. 11 l. (1 %) 4,1 pers.
FERDINAND
ISABELLE
8 l. (92 %) 1 répl. 7,8 l.
1 l. (9 %) 1 répl. 0,7 l.
1 sc. 9 l. (1 %) 3,0 pers.
FERDINAND
ALPHONCE
32 l. (80 %) 10 répl. 3,2 l.
9 l. (21 %) 6 répl. 1,4 l.
3 sc. 40 l. (3 %) 3,9 pers.
ISABELLE
ALPHONCE
26 l. (27 %) 23 répl. 1,1 l.
72 l. (74 %) 23 répl. 3,1 l.
7 sc. 97 l. (8 %) 2,7 pers.
ALPHONCE
LICASTE
1 l. (6 %) 1 répl. 0,6 l.
12 l. (95 %) 2 répl. 5,9 l.
1 sc. 12 l. (1 %) 3,0 pers.

Philippe Quinault

1657

Le Fantôme amoureux. Tragi-comédie

sous la direction de Georges Forestier
Édition de Gabrielle Jeanselme
2014
CELLF 16-18 (CNRS & université Paris-Sorbonne), 2014, license cc.
Source : Le Fantosme amoureux. Tragi-comédie DE MrQUINAULT A PARIS, Chez CLAUDE BARBIN, dans la grand' Sale du Palais, du costé de la Sale Dauphine, au Signe de la CROIX. M. DC. LVII. Avec privilege du Roy.
Ont participé à cette édition électronique : Amélie Canu (Édition XML/TEI).

LE
FANTOSME
AMOUREUX
TRAGI-COMEDIE §

EPISTRE
A MONSEIGNEUR,
MONSEIGNEUR LE COMTE DE SAINT AIGNAN, CONSEILLER DU ROY EN SES CONSEILS D’ESTAT, Lieutenant General en ses Armées, & premier Gentilhomme de la Chambre. §

Monseigneur,

C’est avec beaucoup de crainte et & de trouble que j’ose prendre la liberté de vous offrir cette Tragi-Comedie ; Je n’ay pas assez tiré de vanité du bon-heur qu’elle a eu de ne pas déplaire sur le Theatre, pour m’assurer qu’elle soit autant heureuse en se presentant à vous sur le papier ; Je suis persuadé que vous avez des lumieres peu communes pour la connoissance des belles choses : Je sçay que vous en sçavez parfaitement discerner les beautez, les artifices & les deffauts ; & que cet Ouvrage n’a rien qui ait esté treuvé juste, que vous ne puissiez treuver deffectueux avec justice, si vous l’examinez avec rigueur : Mais quand je serois assuré qu’il ne recevroit de vous que du mépris, je ne changerois le dessein que j’ay fait de vous l’offrir ; & n’aurais pas de honte de vous faire connoistre ma foiblesse, pourveu que j’eusse au moins l’honneur de vous faire paroistre mon zele. La passion, MONSEIGNEUR, qui m’oblige à vous honorer, n’est pas une passion nouvelle : Aussi-tost que j’ay commencé d’avoir quelque connoissance de ce que l’on appelle Merite, j’ay commencay d’avoir des sentimens de veneration pour vous : J’ay ensuite appris tout ce que je sçay de la belle Poësie, en vous entendant loüer : je suis mesme obligé d’avoir des ressentimens eternels d’un grand nombre de liberalitez que vous avez faites, & j’estime que vous n’en douterez pas, quand vous sçaurez que j’ay eu le bon-heur d’avoir feu l’illustre Monsieur Tristan pour Maistre dans un Art où il estoit sans doute admirable, puis qu’il y a merité vostre estime. Encore que cét Homme excellent vous ait consacré ses veilles les plus laborieuses, & qu’il ait rendu son nom immortel en voulant eterniser le vostre, il n’a pas laissé de reconnoistre en mourant que les loüanges n’estoient pas encore en si grand nombre que vos bienfaits : Je suis tesmoin que dans ses derniers moments, il a tesmoigné moins de regret de voir sa vie achevée, que de laisser sa reconnoissance imparfaite & je croirois commettre une espece de larcin, si je ne vous offrois, pour l’acquitter, toutes les lumieres dont je luy suis redevable. Quelque juste défiance que j’aye de mon peu d’artifice, j’ose toutesfois m’assurer de ne dire que des choses extraordinaires , pourvu que vous ayez la bonté de me permettre de parler de vous ; & je croy n’avoir pas besoin d’estre fort ingenieux pour reüssir dans ce dessein, puisque pour n’escrire rien de vous que de merveilleux, il suffit de n’escrire rien que de veritable. Mais ce n’est pas en cét endroit que je pretends commencer à former quelques traits à votre gloire, c’est dans un Ouvrage beaucoup plus fort & plus estendu qu’une Lettre, que je me propose de faire une peinture esclattante de toutes vos admirables qualitez, & de vos actions toutes heroïques. Je me contenteray seulement de vous oser icy demander avec respect la permission de me dire,

MONSEIGNEUR,

Vostre tres-humble & tres-obeïssant serviteur, QUINAULT.

LES PERSONNAGES. §

  • CARLOS, Amant d’Isabelle,& amy de Fabrice.
  • CLARINE, Suivante d’Isabelle.
  • FABRICE, Amant de Climene.
  • CLIMENE, Maîtresse de Fabrice & du Duc.
  • JACINTE, Suivante de Climene.
  • FERDINAND, Duc de Ferrare.
  • VALERE, Capitaine des Gardes du Duc.
  • ISABELLE, Sœur de Fabrice.
  • ALPHONCE, Pere de Fabrice & d’Isabelle.
  • LICASTE, Domestique d’Alphonce.
  • CELIN, Domestique de Carlos.
  • GARDES.
La Scene est à Ferrare.

ACTE PREMIER. §

SCENE PREMIERE. §

CARLOS, CLARINE dans une ruë.

CARLOS.

Le sçay tu bien Clarine ? Ô Ciel ! est-il possible,1 [A, 1]
Qu’Isabelle pour moy, cesse d’estre insensible ;
Et que cette Beauté ressente en ma faveur
Le feu* que ses beaux yeux ont fait naistre en mon cœur ?

CLARINE.

5 Je vous le dis encor ; oüy vostre amour la touche,
C’est une verité que j’ay sçeu de sa bouche.

CARLOS.

Je suis fort estonné* d’un succez* si charmant. {p. 2}

CLARINE.

Moy, je m’estonne* fort peu de vostre estonnement* ?
Seigneur à vos plaisirs ne mettez point d’obstacle.
10 Voir changer une fille, est-ce un si grand miracle ?
Nous avons une pante à changer tour à tour,
Soit ou l’amour en haine, ou la haine en amour ;
Et lors que nostre haine, ou nostre amour se change,
Un effet si commun doit peu sembler estrange :
15 Isabelle est d’un âge à ressentir l’effet
Et du feu* qu’elle allume, & du mal qu’elle fait :
La fin de ses froideurs ne vous doit pas surprendre,
Qui donne de l’amour peut aisement en prendre,
Et lors qu’un jeune cœur n’a jamais rien aymé,
20 Au premier feu* qui brille il s’en trouve enflammé*,
Ma Maistresse* est sensible autant comme elle est belle ;
Et vous serez heureux si vous estes fidele.

CARLOS.

Mais viens-tu par son ordre.

CLARINE.

A m’expliquer sans fard*
Elle m’a commandé de parler de ma part ;
25 Mais vostre honnesteté m’oblige* à vous tout dire,
C’est par son ordre exprés que je viens vous instruire
Je vous ay découvert un important secret,
Mais pour en profiter il faut estre discret :
Pour bien sçavoir aymer, il faut sçavoir se taire.

CARLOS.

30 Je pouray dire au moins mon bon-heur* à son frere,
Nostre amitié l’oblige* à me favoriser,
Et je me ferois tort de lui rien déguiser.

CLARINE.

Ah c’est ce que sur tout ma Maistresse* redoute ?
Loin de l’en advertir craignez qu’il ne s’en doute !
35 Ignorez-vous encor que son Pere inhumain
Ne luy permettra pas de vous donner la main :
Qu’il veut pour soütenir l’éclat de sa famille
Favoriser son fils aux despens de sa fille,
Et comme il se pratique aujourd’huy fort souvent
40 Destine à l’un ses biens, & pour l’autre un Couvent. {p. 3}

CARLOS.

Je sçay qu’à ce dessein son Pere se prepare ;
Mais s’il est inhumain son frere est moins barbare,
L’amitié nous unit par de si beaux liens,
Que dans mes interests il confondra* les siens.

CLARINE.

45 Sçachez si j’ose icy parler avec franchise
Qu’il n’est point de liens que l’interest ne brise,
Que l’on garde tousjours son bien mieux que sa foy*,
Et qu’il n’est point d’amy qu’on ayme plus que soy :
Ne recevez personne en vostre confidence,
50 Le peril fuit tousjours le trop de confiance :
Moins un bien est connu, plus il doit estre doux ;
Enfin que vos secrets ne soient sçeus que de vous,
Ma Maistresse* le veut.

CARLOS.

Ah c’est assez Clarine
Il n’est plus de raison qu’à présent j’examine,
55 Il faut que j’obéïsse avec aveuglement,
Et que le nom d’Amy cede à celuy d’Amant ;
Mais verray-je ce soir nostre belle Maistresse*.

CLARINE.

Monsieur il est bien tard.

CARLOS.

Je connois* ton adresse,
Et tu sçais…

CLARINE.

Oüy je sçay vos liberalitez*,
60 Je m’en vais l’advertir comme vous souhaitez,
Et je viendray bien-tost, si vous voulez m’attendre,
Ou vous faire monter, ou la faire descendre.

CARLOS seul.

Qu’il est doux d’attendrir un cœur fier & cruel ?
Que l’Amour est charmant, quand il est mutuel,
65 Et qu’un captif ressent de charmes dans ses peines,
Quand la main qui le dompte aide à porter les chaisnes :
Un bien acquis sans peine est peu delicieux ;
Et plus il a cousté, plus il est precieux :
Malgré l’obscurité dont l’orison se couvre, {p. 4}
70 Je discerne aisement, que cette porte s’ouvre,
C’est sans doute Isabelle, il se faut avancer.

SCENE II §

CARLOS, FABRICE.

CARLOS.

Mon bon-heur* est plus grand que je n’osois penser,
Je ne puis vous marquer quelque effort que j’employe
Toute ma passion avec toute ma joye.

FABRICE.

75 De grace cher amy, laissons les complimens,
Je suis persuadé de tes bons sentimens.

CARLOS à part.

Dieu que je suis confus, c’est son frere Fabrice.

FABRICE.

Tu sçais donc à quel point le destin m’est propice,
Mon hymen* est conclu, l’on vient de l’arrester,
80 Et sans doute-tu viens pour m’en feliciter.

CARLOS.

Amy…

FABRICE.

Je suis certain que c’est ce qui t’ameine,

CARLOS à part.

Qu’il est ingenieux à me tirer de peine.

FABRICE.

Tu viens pour prendre part à mon ravissement,

CARLOS.

Tu me ferois grand tort d’en juger autrement.

FABRICE.

85 Aprens que nos desirs estoient d’intelligence*,
J’allois t’en apporter l’advis* en diligence*,
J’ay crü que mon bon-heur* ne t’estoit pas connu,
Et je n’attendois pas de me voir prevenu. {p. 5}
A ta rare amitié je suis trop redevable.

CARLOS.

90 Je ne fais rien pour toy qui soit considerable,
Mon interest m’ameine en ce lieu seulement,
Et tu ne m’en dois faire aucun remerciement.

FABRICE.

Comment, quel interest en ce lieu t’a fait rendre.

CARLOS.

Celuy qu’en tes plaisirs l’amitié me fait prendre,
95 Entre deux vrais amis tout doit estre commun,
La joye en touche deux alors qu’elle en touche un :
Sçache quand je prens part dans ton bon-heur* extresme,
Qu’au lieu de t’obliger*, je m’oblige* moy-mesme,
Et du soin* que je prens je suis si bien payé,
100 Que je n’ay pas besoin d’estre remercié.

FABRICE.

Sçache aussi quand le sort* me fait quelque advantage*,
Que Carlos le redouble alors qu’il le partage,
Et qu’il diminuëroit si tu n’y prenois part,
Mais de nostre maison qui peut sortir si tard.

SCENE III §

CLARINE, FABRICE & CARLOS.

CLARINE s’adressant à Fabrice, croyant parler à Carlos.

105 Entrez, entrez Seigneur, ma Maistresse* Isabelle
Vous attend en sa chambre & veut…

FABRICE.

Quoy, que veut-elle ?

CLARINE à part.

O malheur ! c’est Fabrice, il faut dissimuler. {p. 6}

FABRICE.

Que veut-elle ? achevez.

CLARINE.

Elle veut vous parler,
Et vous marquer la joye où l’amitié l’engage
110 Sur la conclusion de vostre Mariage.

FABRICE.

Je connois* sa tendresse, & je sçay mon devoir,
Je vais avec Carlos luy donner le bon soir.

SCENE IV. §

CLIMENE, JACINTE, CARLOS, FABRICE.

CLIMENE sortant de son logis.

Cette voix que j’entends est celle de Fabrice,
Je ne pouvois sortir dans un temps plus propice.

CARLOS.

115 J’y consens de bon cœur, allons-y de ce pas,
Tes desirs sont les miens, tu dois n’en douter pas.

FABRICE.

Entrons…

CARLOS à part.

Que ce succez* favorise ma flamme*.

FABRICE arresté par Climene.

Mais qui vient m’arrester ? Ô Ciel c’est une femme,
C’est à moy qu’elle en veut, demeure ;

CARLOS.

Je t’attends,
120 Voicy pour mon amour un nouveau contre-temps.

FABRICE.

D’où vient qu’elle s’esloigne alors que je m’avance.

CARLOS.

Elle te veut parler, sans doute en confidence. {p. 7}

FABRICE.

Dans l’espoir que c’est moy que vous venez chercher,
Ne vous offensez pas si j’ose m’approcher.
125 J’ay le cœur assez bon, & l’ame assez civile*
Pour m’estimer heureux si je vous suis utile ;
Pour m’engager, Madame, à l’offre que je fais
D’employer tous mes soins* au gré de vos souhaits.
Il suffit que du Ciel vous ayez l’advantage*
130 D’estre de ce beau Sexe à qui tout doit hommage,
Si je puis, toutesfois, sans importunité
Apprendre vostre Nom, & votre Qualité,
Vous accroistrez mon zele, en me tirant de peine.

CLIMENE.

Sors d’erreur, cher Fabrice, & reconnois* Climene.

FABRICE.

135 Climene, ma Maistresse*, est-il croyable, ô Cieux ?
Quel sort* t’a pû conduire à telle heure en ces lieux,
Tu redoubles ma crainte & mon inquietude,
Plus ta voix m’esclaircit, plus j’ay d’incertitude,
Loin de sortir d’erreur j’entre en de nouveaux soins*,
140 Et j’estois plus heureux lors que j’en sçavois moins ;
Quel dessein est le tien, je ne le puis comprendre !

CLIMENE.

Laisse-moy donc parler, je m’en vais te l’apprendre.
Je ne te diray point combien dans un moment
L’on m’a donné de joye & de ravissement,
145 Lors qu’on m’a fait sçavoir que dans cette journée*
Nos parens ont enfin conclu nostre hymenée*,
Mon amour dont tu dois garder le souvenir,
Doit m’exempter du soin* de t’en entretenir*,
Et m’oblige* à te faire un recit veritable
150 Beaucoup plus important, & bien moins agreable.

FABRICE.

Quoy, qui peut maintenant troubler nostre heureux sort*,
Lors qu’ainsi que nos cœurs, nos parens sont d’accort.

CLIMENE.

Ce n’est pas d’aujourd’huy que l’Amour s’accoûtume
A mesler ses douceurs de beaucoup d’amertume, {p. 8}
155 Ceux qu’il flate* d’abord sont heureux rarement,
Sa malice est égale à son aveuglement,
Et comme la Fortune* il a pris l’habitude
De n’avoir de certain que son incertitude :
C’est une verité qu’en cét évenement,
160 Tu ne vas concevoir que trop sensiblement :
Un jour* le plus funeste* entre ceux de ma vie,
Où mon Pere accablé d’âge & de maladie,
Receut le triste honneur de se voir visité
Par le Duc de Ferrare en cette extremité,
165 Ce prince me connut*, & crut voir quelques charmes
Sur mon visage pasle & tout couvert de larmes,
Mes yeux pleurent aux siens, pour nos communs mal-heurs*,
Et sa flamme* nâquit des sources de mes pleurs.

FABRICE.

Ah Climene je crains…

CLIMENE.

Cette crainte m’offence,
170 Mon ame toute entiere estoit en ta puissance,
Je te l’avois donnée, & cette passion
N’a jamais exité que mon aversion :
Si j’ay caché ce feu*, tu ne dois pas t’en plaindre,
Avant qu’il fut connu j’esperois de l’esteindre,
175 Et j’aurois peine encor à te le reveler,
Si ton propre interest ne me faisoit parler :
Sur le bruit qui s’espend de nostre mariage,
La passion du Duc s’est convertie en rage,
Il m’est venu trouver dans son premier transport*,
180 M’a juré que mon choix est l’Arrest de ta mort,
Que l’amour l’empeschant de me punir moy-mesme,
Qu’il croira faire plus en perdant ce que j’aime,
Et que pour me punir avec plus de rigueur,
Il ira me chercher jusqu’au fonds de ton cœur ;
185 Enfin connoissant* bien que son unique envie
Est d’ataquer mes jours*, en ataquant ta vie,
Conduite par l’amour & plus par la terreur,
Je viens te conjurer d’éviter sa fureur ;
Fuis d’icy, quelque soin* pour moy qui t’y retienne,
190 Et pour sauver ma vie, enfin sauve la tienne. {p. 9}

FABRICE.

Ce discours est cruel autant qu’il paroit doux,
Quoy vous me conseillez de m’esloigner de vous,
Je sçaurais mal aymer si je pouvais m’en taire :
Dites tout, avoüez que vostre amour s’altere,
195 Que mon reste d’espoir se doit évanoüir,
Et que les feus* du Duc ont sçeu vous esbloüir ;
Je voy bien que ma flamme* icy vous importune,
Que vous quittez l’Amour pour suivre la Fortune*,
Et qu’avec tous ses fers Fabrice infortuné
200 Plaist moins à vos beaux yeux qu’un captif couronné ;
Je n’accuseray point cette rigueur insigne,
Vous me privez d’un bien dont je n’estois pas digne,
Et recevant un Sceptre offert à vos beautez,
Vous obtenez bien moins que vous ne meritez* !
205 Reignez, rien n’est honteux pour prendre un Diadëme ;
Et comme je vous ayme encor plus que moy-mesme,
Je tiendray dans ma mort mon destin assez beau,
Si je vous laisse au thrône en entrant au tombeau.

CLIMENE.

Peus-tu m’aimer Fabrice, & le pouray-je croire,
210 Quand tu ne me crois pas digne de cette gloire,
Et quand, par des soupçons que tu devrais banir,
De ma fidelle amour tu perds le souvenir.
Peus-tu bien ignorer avec quelque justice,
Que j’aime beaucoup moins un Sceptre que Fabrice,
215 Et trouve plus de joye en partageant tes fers,
A regner sur ton cœur qu’à regir l’Univers.

FABRICE.

Ah ! Climene il suffit, mon ame qui t’adore,
Quand tu l’abuserois te voudroit croire encore,
Et quoy que le mensonge ait de noir & de bas,
220 En sortant de ta bouche il auroit des appas* ;
Mais d’où vient quand pour moy tu fuis une Couronne,
Que tu veux que je parte & que je t’abandonne ?
Quoy je te laisserois au pouvoir d’un rival,
Non ce cruel remede est pire que le mal :
225 Souffre* mon desespoir ou souffre* ma presence,
Qu’importe qui me tuë, ou le Duc, ou l’absence. {p. 10}

CLIMENE.

Il faut de deux perils songer au plus pressant,
Icy ta perte est seure, & tu peux vivre absent,
Songe qu’à quelque peine ou nostre amour te livre,
230 Tu ne sçaurois mourir sans m’empescher de vivre,
Qu’avecque tes destins mes jours* seront finis,
Qu’au cercueüil par la mort nous serons réunis ;
Qu’où je ne te voy pas, je ne voy point de charmes,
Et si tu ne m’en crois, du moins crois-en mes larmes.

FABRICE.

235 N’accrois point mes ennuis* avecque tes douleurs,
Tout mon sang ne vaut pas les moindres de tes pleurs,
Et les maux dont je sens mon ame menacée
Sont desja trop payez d’une larme versée.

CLIMENE.

Quite ces vains* discours, & consens à partir ?

FABRICE.

240 Hé bien ! hé bien Climene il y faut consentir.

CLIMENE.

J’ay lieu d’estre affligée autant que satisfaite,
Je crains plus ton depart, que je ne le souhaite ;
Et je t’arresterois, je t’en donne ma foy*,
Si je le pouvois faire, & n’exposer que moy :
245 Separons-nous ; mais quoy, cette image funeste*
Me dérobe desja la force qui me reste.
Espargne moy de grace, en partant de ce lieu,
Le danger de mourir en te disant adieu.

FABRICE.

Climene ; elle me fuit, ô destin déplorable !
{p. 11}

SCENE V. §

CARLOS, FABRICE.

CARLOS.

250 Amy console-toy.

FABRICE.

Je suis inconsolable,
Il faut mourir Carlos, puisqu’il faut m’absenter.

CARLOS.

Tu seras plus heureux si tu veux m’écouter,
Tu ne partiras point, & tu verras Climene,
Tous les jours* sans peril, sans tesmoins, & sans peine.

FABRICE.

255 Me vouloir abuser, c’est mal me secourir,
C’est irriter mon mal, & non pas le guerir,
On ne peut trouver l’art de me rendre invisible.

CARLOS.

Bien donc, croy que pour toy je feray l’impossible,
Souffre* que je te parle, & dedans un moment
260 Tu perdras ta douleur et ton estonnement* :
Tu sçais depuis quel temps l’Italie affligée,
Entre deux factions se trouve partagée,
Dont en chaque Cité les partisans mutins
Se nomment hautement Guelphes & Gibelins ;
265 Souviens-toy que mon Pere, & celuy de Climene
Prirent pour ce sujet, une immortelle haine,
Et que par leur credit & leur condition
Chacun d’eux se rendit Chef d’une faction :
Le Duc l’ayant appris & redoutant l’issuë
270 De cette inimitié, si fortement conceuë,
Il les fit arrester avec quelque raison,
Laissant à chacun d’eux son logis pour prison
Mon Pere qui voyoit sa pretention* vaine*{p. 12}
Sçachant que sa maison de l’autre estoit prochaine*
275 Eut recours à l’adresse, & se creut tout permis
Pour perdre le plus grand de tous ses ennemis ;
Et lors pour advancer en secret sa ruine
Jusque sous son Jardin fit creuser une Mine ;
Desja mesme elle estoit achevée à peu pres,
280 Lors qu’il tomba malade & mourut tost apres :
Je fus, comme tu sçais par le droit de naissance,
Heritier de ses biens, & non de sa vengeance :
Et quand je hairois Climene dans ce jour*,
Je voudrois immoler ma haine à ton amour,
285 En ouvrant cette Mine, avec un peu d’adresse,
Tu peus, sans qu’on te voye, entrer chez ta Maistresse*,
Et pour l’executer en toute sureté
Nous ferons croire à tous que tu t’es absenté.

FABRICE.

Que ne te dois-je point ? quelle reconnoissance…

CARLOS.

290 De tes remercimens mon amitié s’offense,
Je m’en vais chez le Duc faire ma cour expres
Pour sçavoir ses desseins touchant tes interests :
Entre dans mon logis.

FABRICE.

Ne te mets point en peine.
Je vais de cét advis* faire part à Climene ;
295 Mais qu’est-ce que j’entens
[B, 13]

SCENE VI. §

LE DUC, VALERE, FABRICE, JACINTE, Gardes.

LE DUC.

Faites ce que j’ay dit.
Valere frape à la porte du logis de Climene.

FABRICE.

C’est le Duc, la fureur me rend tout interdit*.

LE DUC.

Quelqu’horreur que Climene ait montré pour ma flamme*,
Quelque reste d’espoir flate* encore mon ame,
J’ay gagné la suivante, & le viens de sçavoir
300 Qu’elle veut m’introduire en sa chambre ce soir,
On ouvre, est-ce Jacinte ?

JACINTE sortant de chez Climene.

Ouy, tout nous est propice,
Ma Maistresse* se trompe, & vous prend pour Fabrice,
Elle m’a commandé d’ouvrir sans differer,
Et son ordre m’excuse en vous laissant entrer,
305 Ne perdez point de temps, mais je l’entends descendre,
Ne parlez pas, sans doute, elle se va méprendre.

FABRICE.

Il faut nous éclaircir, approchons doucement.
{p. 14}

SCENE VII. §

LE DUC, CLIMENE, FABRICE, JACINTE, VALERE, GARDES.

CLIMENE s’adressant au Duc, & croyant parler à Fabrice.

Que peus-tu souhaiter, où viens-tu cher Amant.

FABRICE à part.

Amant qu’entend-je, ô ciel ?

CLIMENE.

J’ay sujet de me plaindre,
310 A ma priere un soir ne peus-tu te contraindre*,
Je t’excuse pourtant, & je veux presumer
Que l’on se contraint mal, quand on sçait bien aimer,
Et ne veux pas nier que mon ame charmée
Ne peut se plaindre icy que d’estre trop aimée.

FABRICE à part.

315 Le puis-je croire, ô Ciel, suis-je point enchanté.

CLIMENE.

Tu ne sçaurois douter de cette verité,
Quand je veux m’irriter je sens que je m’abuse,
Mon ame se défend quand ma bouche t’accuse.

LE DUC à part.

O trop heureux Fabrice !

FABRICE à part.

O trop heureux Rival ?

CLIMENE.

320 Tu connois* mon amour.

FABRICE à part.

Je le connoissois* mal.

CLIMENE.

Quoy, tu ne respons rien, doutes-tu de ma flamme*,
Crains-tu qu’un autre objet* te chasse de mon ame, {p. 15}
Quoy qu’il puisse arriver, sois certain que tousjours
Mon amour & ma vie auront un mesme cours,
325 Que de ne t’aimer plus je me trouve incapable.

LE DUC à part.

Que je suis mal-heureux*.

FABRICE à part.

Que je suis miserable.

CLIMENE.

Qui t’oblige* tout bas encor à murmurer,
Faut-il quelques serments pour mieux t’en assurer,
Si tousjours mon amour ne fait toute ma gloire,
330 Si tu n’occupes seul mon cœur & ma memoire,
Que le…

FABRICE.

Ne jurez pas, ame ingrate & sans foy*,
Il n’en est pas besoin, perfide je vous croy.

LE DUC.

Ton trespas de bien prés suivra ton insolence !
A moy Gardes.

FABRICE en s’enfuyant.

En vain je ferois resistance.

LE DUC.

335 Qu’on le suive et qu’il meure.
Valere & les Gardes sont aprés Fabrice.

JACINTE.

Helas je meurs d’effroy.

CLIMENE.

La force me deffaut, Jacinte soûtiens moy.

LE DUC.

Qu’il perisse, sa mort n’est que trop legitime,
Un merite* trop grand est souvent un grand crime ;
En perdant ce Rival je puis tout acquerir,
340 Et s’il ne perit pas mon espoir doit perir,
Sçachons si le succez* respond à mon envie.
{p. 16}

SCENE VIII. §

VALERE, LE DUC, JACINTE, GARDES.

VALERE.

Ah Seigneur ! c’en est fait, il est tombé sans vie,
En vain pour se deffendre il a fait quelque effort,
De mille coups mortels il a receu la mort,
345 Et de son corps sanglant & couvert de blessures,
Son ame a pour s’enfuir trouvé mille ouvertures.

JACINTE sortant du logis de Climene.

Ah ! Seigneur arrestez.

LE DUC.

Tes soins* sont superflus,
Je suis vangé, Jacinte, & Fabrice n’est plus.

JACINTE.

N’entrez point au logis, si vous aymez Climene,
350 D’une grande foiblesse elle revient à peine.

LE DUC.

Le sang que j’ay versé luy coûtera des pleurs,
Entre je n’iray point accroistre ses douleurs,
Je vais me retirer, vous cependant Valere,
Du trespas de Fabrice avertissez son Pere,
355 Et luy faites sçavoir que sa temerité,
N’a receu que le prix qu’elle avoit merité.

Fin du premier Acte.

{p. 17}

ACTE II. §

SCENE PREMIERE. §

ISABELLE, CLARINE dans une chambre.

ISABELLE.

Qui vient d’entrer ceans.

CLARINE.

Madame c’est Valere,
Qui de la part du Duc entretient* vostre Pere.

ISABELLE.

Quel sujet si pressant peut icy l’amener.

CLARINE.

360 Pour vous le pouvoir dire, il faudroit deviner.

ISABELLE.

Un message à telle heure est chose assez nouvelle.

CLARINE.

C’est ce qui comme vous me tient fort en cervelle.

ISABELLE.

Attendons-en l’issuë, & changeons de propos.

CLARINE.

Vous voulez m’obliger* à parler de Carlos !
365 Advoüez-le, Madame.

ISABELLE.

Il faut que je t’avoüe
Que j’ay quelque plaisir, quand j’entens qu’on le loüe.

CLARINE.

J’aurois perdu le sens*, si j’en disois du mal,
C’est un fort honneste homme, il est fort liberal*, {p. 18}
Il merite* beaucoup.

ISABELLE.

Mais de quelle maniere
370 A-t’il sceu que pour luy mon humeur est moins fiere,
Et que mon cœur enfin se dispose à l’aimer.

CLARINE.

Avecque des transports* qu’on ne peut exprimer.

ISABELLE.

Sur tout as-tu bien sceu luy dire avec adresse,
Qu’afin de le servir tu trahis ta Maistresse*,
375 Et que tu l’avertis sans mon consentement.

CLARINE.

Oüy, je l’ay dit, Madame, & fort adroitement ;
Mais votre amour bizarre* a droit de me surprendre,
Vous craignez qu’il le sçache, & luy faites apprendre :
S’il en sçait un peu moins, en ferez-vous bien mieux,
380 Les esprits* des Amans sont bien capricieux.

ISABELLE.

Bien que j’ayme Carlos, soit raison, ou caprice,
Je crois me faire tort, quand je luy fais justice,
La pudeur que le Ciel dans nostre Sexe a mis,
En matiere d’amour ne se croit rien permis ;
385 Et par certain pouvoir, que j’ignore moy-mesme,
Ne sçauroit, sans rougir, me laisser dire, j’ayme :
Il semble que nos yeux, faits pour dompter les cœurs,
Alors que nos captifs deviennent nos vainqueurs,
Quoy qu’ils trouvent d’aimable au trait qui nous surmonte.
390 Ne peuvent regarder ce changement sans honte.
De mépriser l’amour mon cœur ne sçait plus l’art :
Mais que vois-je Carlos, dans ma chambre & si tard.
O Ciel ?
{p. 19}

SCENE II. §

CARLOS, ISABELLE, CLARINE.

CARLOS.

De ce logis, voyant la porte ouverte,
Je n’ay pû refuser l’occasion offerte,
395 Et suivant mon amour j’ay cru pouvoir monter,
Sans perdre le respect, & sans vous irriter.

ISABELLE.

Quoy, vous vous figurez que sans que je m’irrite
Je puisse ainsi de vous souffrir* une visite,
Non, votre espoir se trompe, & cette liberté
400 Marque en vous peu d’amour, ou trop de vanité* !
Pouvez-vous bien m’aimer, & prendre une licence,
Qui fera contre moi parler la médisance,
Ou sans estre trop vain* pouvez-vous bien penser
Qu’un dessein si hardy ne puisse m’offenser.

CARLOS.

405 Quelque raison que j’aye icy pour ma deffense,
Je me tiens criminel, puisque je vous offense,
Et profiterois peu d’estre assez obstiné,
Pour me croire innocent, quand je suis condamné.

ISABELLE.

Oüy, oüy, je vous condamne, & pour vostre supplice,
410 Il faut que vous sortiez, & que je vous banisse.

CARLOS.

Je n’en appelle point, je vais me retirer,
J’obeis à regret, mais sans en murmurer.

ISABELLE.

Quoy, vous sortez si-tost, quel motif vous y porte.

CARLOS.

Puisque vous l’ordonnez, il faut bien que je sorte,
415 Je dois vous obeyr. {p. 20}

ISABELLE.

Pour un parfait amant
C’est obeyr Carlos, un peu bien promptement :
Croyant que vous m’aimez je paroistrois trop vaine*,
On cherit sans ardeur, ce qu’on quite sans peine ;
L’amour par ses respects se sçait mal exprimer,
420 Qui sçait bien obeyr, ne sçait pas bien aimer.

CARLOS.

Ce discours surprenant rend mon ame interdite* !
Pouvez-vous bien vous plaindre alors que je vous quite ;
Quand je vous obeis contre mon sentiment*,
Quand mon amour éclate en mon aveuglement,
425 Et quand par une ardeur, qui n’est pas fort commune,
Mon bon-heur* me déplaist, lors qu’il vous importune ;
Que n’auriez-vous point dit, si cherchant mes plaisirs
J’avois à vos souhaits preferé mes desirs,
Et de quelle façon pouray-je enfin vous plaire,
430 Si vous obeissant je vous mets en colere.

ISABELLE.

Pour un homme amoureux, vous raisonnez trop bien,
Où l’Amour est puissant, la Raison ne peut rien,
L’un ne peut s’establir, tant que l’autre subsiste,
Quelquesfois une fille ayme qu’on luy resiste,
435 Qu’on s’obstine à l’aimer sans son consentement ;
Et comme ses desirs s’expliquent rarement,
Elle parle souvent pour se voir contredire,
Et pour estre forcée à ce qu’elle desire :
Suivant cette maxime, en cét évenement,
440 Possible ay-je parlé contre mon sentiment*,
Et peut-estre bien loin de me croire outragée,
Ne m’obéissant pas, vous m’auriez obligée*.

CARLOS.

C’est agreablement que je reste confus,
Si cét adveu m’estonne*, il me charme encor plus,
445 Et s’il faut demeurer pour ne vous pas déplaire,
Il n’est rien plus aisé que de vous satisfaire ;
Puisque l’obéissance a pour vous peu d’appas*,
Je resteray, Madame, & n’obéiray pas.

ISABELLE.

Il n’est plus temps ! sortez, j’ay changé de pensée, {p. 21}
450 L’occasion se perd si-tost qu’elle est passée,
Vous auriez trop d’orgueil, & j’en aurois trop peu,
Si je vous retenois apres un tel aveu.

CARLOS.

Cét ordre est rigoureux.

ISABELLE.

Il est sans injustice,
Je n’aime pas tousjours qu’on me desobéisse,
455 Suivez Clarine, allez, & gardez d’estre veu.
O Ciel ? j’entens mon Pere.

CLARINE.

Helas tout est perdu,
Possible il s’est douté de vostre intelligence*,
Dedans ce cabinet entrez en diligence*.

SCENE III. §

ALPHONCE, CLARINE, ISABELLE.

ALPHONCE.

Ah ma fille ? ah ma fille ?

ISABELLE à part.

Il paroist furieux,
460 Je lis trop clairement mon mal-heur* dans ses yeux.

ALPHONCE.

Pourois-je vivre apres des disgraces* si grandes.

ISABELLE.

Qu’est-il donc arrivé ?

ALPHONCE.

Quoy tu me le demandes,
Vois-tu pas dans l’excez de mes vives douleurs,
Que je suis accablé du plus grand des mal-heurs*.

ISABELLE.

465 Quoy, quel mal-heur* mon Pere ? {p. 22}

ALPHONCE.

Isabelle, Isabelle,
Ce n’est plus de ce nom qu’il faut que l’on m’appelle.

ISABELLE à part.

Je feindrois vainement, il faut tout confesser.

ALPHONCE.

Quel fatal changement ? Ciel qui l’eut pû penser.

ISABELLE.

De grace escoutez-moy.

ALPHONCE.

Que veux-tu que j’escoute,
470 Je ne sçay que trop bien ce qu’aujourd’huy me coute,
Cét amour qui se plaist dans le sang et les pleurs,
Et cache des poisons quand il montre des fleurs.

ISABELLE.

J’advoüe…

ALPHONCE.

Ah que souvent nos attentes sont vaines*,
Souhaitans des enfans, qu’on souhaite de peines.

ISABELLE.

475 Si son trespas…

ALPHONCE.

Ouy, ouy, son trespas est certain.

ISABELLE.

Souffrez* que par mes pleurs.

ALPHONCE.

Tu les répans en vain.

ISABELLE.

Mon Pere la vangeance est fort aisée à prendre.

ALPHONCE.

Helas ! contre le Duc que pourois-je entreprendre.

ISABELLE.

Le Duc ! que dites-vous.

ALPHONCE.

Hé quoy, tu ne sçais pas.
480 Que mon fils par son ordre a receu le trépas.

ISABELLE.

C’est ce que j’ignorois ! ô disgrace* cruelle.

ALPHONCE.

Valere de sa part m’en a dit la nouvelle, {p. 23}
Et m’a voulu forcer de demeurer d’accord,
Qu’il n’a rien fait d’injuste en luy donnant la mort.

ISABELLE.

485 Quoy donc par une injuste & barbare contrainte*,
Ainsi que la vengeance on vous deffend la plainte.

ALPHONCE.

Oüy, pour punir mon fils, mesme avec son trépas,
On veut que je l’apprenne, & n’en murmure pas ;
Il semble qu’on souhaite, en causant ma rüine,
490 Que j’aille encor baiser la main qui m’assassine,
Et qui d’un fils si cher ayant percé le flanc,
Est encore fumante & teinte de mon sang.

ISABELLE.

Mais Seigneur, songez-vous dans cette conjecture,
Que le corps de mon frere attend la sepulture.

ALPHONCE.

495 Oüy, j’en ay pris le soin*, par mon commandement
On le doit apporter dans cét appartement.

SCENE IV. §

LICASTE, ALPHONCE, ISABELLE, CLARINE.

LICASTE.

Seigneur de vostre fils la mort est trop certaine,
Nous l’avons apporté dans la chambre prochaine*,
A quelques pas d’icy nous l’avons rencontré,
500 Sans habits & de coups si fort défiguré,
Que l’on pouvoit douter avec quelque justice,
Que ce funeste* corps fut celuy de Fabrice,
Si l’on n’avoit trouvé, cherchant avecque soin, {p. 24}
Sa casaque assez proche, & son chapeau plus loin ;
505 Ce qui dans ce malheur m’a mis le plus en peine,
C’est que j’ay fait du reste une recherche vaine*,
Ses autres vestemens ne se sont point trouvez,
Et j’ignore qui peut les avoir enlevez.

ALPHONCE.

O fils infortuné d’un Pere miserable !

LICASTE.

510 Vous pouvez voir d’icy cét objet* deplorable.
Avant qu’on se prepare à le mettre au tombeau,
S’il vous plaist d’ordonner qu’on tire ce rideau.

ALPHONCE.

Il est fort à propos, Licaste qu’on le tire !
Que l’on nous laisse seuls, que chacun se retire :
L’on tire le rideau et l’on voit dessus un lit un corps massacré.
515 Dans ce funeste* objet* mes regards interdits*
Ne treuvent presque plus aucun trait de mon fils,
Et mon desordre a peine à me laisser connoistre*
Dans ce corps massacré celuy que j’ay fait naistre :
Mon fils, si dans l’estat où nos malheurs t’ont mis,
520 Un nom encor si doux me peut estre permis,
A ce spectacle affreux qui rend ma peine extresme,
Je me sens plus atteint de tes coups que toy-mesme,
Mon destin mal-heureux* differe peu du tien,
Le sang que tu répands est le plus pur du mien ;
525 Le bras dont la rigueur haste tes funerailles,
N’a pû percer ton flanc sans percer mes entrailles,
Et si nous differons dans un sort* si confus,
C’est que je sens les maux que tu ne souffres* plus !
Sources de mes ennuis*, Blessures violentes,
530 Qui ne parroissez plus que des bouches sanglantes,
Dont les muets accents solicitent mon bras
A vanger cette mort par un autre trépas,
Le sort* d’un souverain n’est pas en ma puissance,
En vain contre un tel sang vous demandez vengeance ;
535 Je ne puis vous offrir d’autre sang en ces lieux,
Que celuy que mon cœur fait couler par mes yeux.

ISABELLE.

La cruauté du Duc devroit estre punie.

ALPHONCE.

Il est mon Prince encor malgré sa tirannie, {p. C, 25}
Le destin des Sujets dépend des Souverains,
540 Un crime devient juste en partant de leurs mains ;
Et malgré leurs rigueurs, si ces Dieux de la terre
Doivent estre punis, c’est d’un coup de Tonnerre ;
Je ferois aussi bien des efforts superflus,
Mon fils revivra-t’il si le Duc ne vit plus ?
545 Mais Clarine à la haste icy s’est avancée.

SCENE V. §

CLARINE, ALPHONCE, ISABELLE.

CLARINE.

Ah Seigneur ; ah Madame…

ALPHONCE.

Estes-vous insensée* ?

CLARINE.

J’ay veu…

ALPHONCE.

Qu’avez-vous veu qui vous trouble si fort.

CLARINE.

J’ay veu, j’ay veu…

ALPHONCE.

Quoy donc…

CLARINE.

J’ay veu marcher un mort.

ALPHONCE.

Vous perdez la raison.

CLARINE.

Rien n’est plus veritable,
550 Il marche sur mes pas ce Fantosme effroyable.
Je l’entends, je le voy ce spectre que je fuys.

ISABELLE.

C’est mon frere… {p. 26}

ALPHONCE.

O merveille ! en effet c’est mon fils.

SCENE VI. §

ALPHONCE, FABRICE, ISABELLE.

ALPHONCE.

Mon fils, mon ame est-elle éclaircie ou trompée,
Est-ce une illusion dont ma veuë est frappée
555 Si c’est un vain* objet* que forme ma terreur,
Finisse au moins ma vie avecque mon erreur ?
Peus-tu bien des vivans estre encore du nombre,
Vois-je ton corps Fabrice, ou bien vois-je ton ombre,
Viens-tu pour me combler ou de joye, ou d’effroy,
560 Viens m’éclaircir, mon fils ! approche, embrasse-moy.

FABRICE.

Je vois le jour*, Seigneur, & j’y trouve des charmes,
Puis qu’à vos yeux ma vie épargne quelques larmes ;
Ce n’est pas qu’outragé du sort* & de l’Amour,
L’on ne me fît faveur de me priver du jour*,
565 Mais bien qu’on m’obligeat* dans l’estat où j’ay l’ame,
D’esteindre avec mon sang tout ce que j’ay de flamme* ;
Et que ce sang versé rendit mon sort* plus doux,
J’ayme à le conserver, parce qu’il vient de vous.

ALPHONCE.

D’où te vient pour la vie une si forte haine,
570 Tu ne sçaurois douter de l’amour de Climene ;
La passion du Duc te rend trop alarmé,
Si tu cheris beaucoup, tu n’es pas moins aymé.

FABRICE.

C’est un témoin bien faux qu’une belle apparence,
Je m’asseurois trop bien de sa perseverance, {p. 27}
575 Et croyois mesme encor ses desirs innocens*,
Si je pouvois douter du rapport de mes sens :
J’ay de sa perfidie un trop seur témoignage,
J’ay de sa propre bouche appris qu’elle est volage,
L’ingrate entretenoit* mon Rival fortuné*,
580 D’un air si peu commun & si passionné,
Que le respect du Duc, ny les soins* de ma vie,
De marquer mon dépit n’ont pû m’oster l’envie :
Le Duc aux premiers mots plein de haine & d’amour
A donné l’ordre exprés de me priver du jour* ;
585 Et connoissant* alors ma deffence inutile,
Sous un portail obscur j’ay cherché mon azile,
Tandis* qu’un inconnu marchant de ce costé
Que l’on a pris pour moy parmy l’obscurité,
S’est trouvé tout à coup environné de Gardes,
590 Et s’est senty percer de coups de Hallebardes.
Dés que ces assassins ont esté retirez
Pour tirer de peril mes jours* mal asseurez,
Et rendre cette erreur encor plus vray-semblable,
J’ay pris l’habit sanglant de ce corps déplorable ;
595 Et j’estois déja prest à luy laisser le mien
Dans le courant du fleuve ayant jetté le sien,
Alors qu’un bruit de voix traversant* mon envie,
M’a fait laisser ce corps sans habits & sans vie,
Pour me rendre en ces lieux prés de vous promptement,
600 Et vous donner advis* de cét évenement.

ALPHONCE.

De cét heureux succez* la suitte m’épouvante,
Aprens que de ta mort déja le Duc se vente ;
Il croit ta perte juste, & m’oblige* à juger
Que tes jours* conservez sont encor en danger ;
605 Si tu veux m’obeïr par une prompte absence,
Soustraits sans differer ta vie à sa vengeance.

FABRICE.

Mais quoy ! quitter Climene.

ALPHONCE.

Elle t’a bien quitté,
Son exemple te guide à l’infidellité ;
Si trahir qui nous ayme est un trait de bassesse, {p. 28}
610 Aymer qui nous trahit n’est pas moindre foiblesse.

FABRICE.

Je suis tousjours Amant, quoy qu’Amant mal-traitté,
Elle a moins d’injustice encor que de beauté :
Son crime dans ses yeux n’a rien mis d’effroyable,
Elle cesse d’aymer sans cesser d’estre aymable ;
615 Et mon cœur qu’elle charme & qu’elle a sçeu trahir,
S’est trompé s’il a creu qu’il la pouvoit hayr.

ALPHONCE.

De cette erreur, l’absence est l’unique remede,
Il faut à mes desirs que ta passion cede ;
Fuys par obeyssance ou par ressentiment,
620 Assure ton salut par ton esloignement,
C’est ce que je desire.

FABRICE.

Et ce que j’apprehende.

ALPHONCE.

N’importe…

FABRICE.

Mais Seigneur.

ALPHONCE.

Mais je te le commande,
De peur d’estre apperceu, sors sans suitte & sans bruit,
Va passer chez Carlos le reste de la nuict ;
625 Et prends devant* le jour* le chemin de Florence,
Où j’ay beaucoup d’amis qui prendront la deffence ;
Je feray chez Carlos par un fidelle Agent,
Te conduire un cheval avecque de l’argent.

FABRICE.

Ma sœur.

ALPHONCE.

Par des regrets n’accroists point ma disgrace*,
630 Sors, sors sans differer, adieu, que je t’embrasse,
De mon plus cher appuy je me laisse priver,
Mais quoy je ne te perds qu’afin de te sauver.
{p. 29}

SCENE VII. §

ALPHONCE, ISABELLE.

ISABELLE.

Par quelle cruauté bannissez-vous mon frere.

ALPHONCE.

Tu me parles en sœur, & moy j’agis en Pere ;
635 Il est beaucoup plus doux à mon esprit* confus
D’avoir un fils absent, que de n’en avoir plus :
Je veux tromper le Duc, & qu’il perde l’envie,
En sçachant son trespas de poursuivre sa vie :
Je veux que dés demain ma maison soit en deüil,
640 Que pour mon fils ce corps soit mis en un cercueil,
Afin qu’avec le Duc tout Ferarre se trompe,
Je le veux honnorer d’une funebre pompe ;
Aussi bien devons-nous quelque honneur pour le prix,
D’un sang de qui la perte a conservé mon fils.
645 Enfin,

SCENE VIII. §

FABRICE, ALPHONCE, ISABELLE.

FABRICE.

Seigneur…

ALPHONCE.

Qui peut te troubler de la sorte.

FABRICE.

J’ay rencontré le Duc auprés de nostre porte, {p. 30}
Il suivoit un flambeau qui m’a pû faire voir,
J’oy du bruit, il me suit, allez-le recevoir.

ALPHONCE.

O Devoir trop injuste ! ô contrainte* cruelle,
650 Dedans ce cabinet passe avec Isabelle.

ISABELLE.

Il va trouver Carlos, que dois-je devenir.

FABRICE.

Suivez-moy donc ma sœur, qui peut vous retenir.

ISABELLE.

J’ay peur qu’on ne vous voye, & j’auray moins de crainte,
Pourveu que la lumiere en ce lieu soit estainte.

FABRICE.

655 Je n’y contredits point, dépeschons-nous d’entrer.

SCENE IX. §

CARLOS sortant du Cabinet.

Ils sont entrez tous deux, sortons sans differer.
Le sort à mes desirs cesse d’estre contraire,
Je puis sortir ; mais quoy, j’entends la voix du Pere.
Que je suis mal-heureux*.
{p. 31}

SCENE X. §

LE DUC, VALERE, ALPHONCE, CARLOS, Gardes.

LE DUC.

Je ne suis point déceu,
660 Vostre fils est vivant, Alphonce je l’ay veu :
Ayant sceu que Climene estoit évanoüye,
J’ay voulu prendre soin d’une si belle vie ;
Et conduit par l’amour j’allois en son logis,
Alors que le hazard m’a fait voir vostre fils ;
665 Je sçay qu’elle l’adore, & j’oseray vous dire
Que son mal cessera si Fabrice respire ;
Enfin je le souhaitte, & suis icy monté
Afin de m’éclaircir de cette verité.

ALPHONCE, montrant au Duc le corps qui est sur le lict.

Seigneur il est aisé de vous tirer de peine,
670 Voicy mon fils, jugez si la perte est certaine,
Vous le craignez vivant, ne le craignez plus mort,
Voyez son sang glacé qui fume à vostre abord.

LE DUC.

C’est trop, j’ay de sa perte une asseurance entiere,
Mais que faisoit Carlos en ce lieu sans lumiere.

CARLOS à part.

675 Pour sauver nostre amy, feignons addroitement.

LE DUC.

Il paroist interdit*.

CARLOS.

Seigneur c’est justement.
Venant pour de Fabrice apprendre icy la perte,
Dés que je suis entré dans cette chambre ouverte,
Son spectre au mesme instant s’est offert devant moy, {p. 32}
680 Mais dedans un estat qui m’a trancy d’effroy ;
D’un Fantosme effroyable il avoit la figure,
Son sein* estoit ouvert d’une large blessure,
Tout son teint estoit pasle, & tout son corps sanglant,
Il n’avançoit vers moy que d’un pas chancellant ;
685 Il lançoit un regard languissant & farrouche,
Un sang livide & noir luy sortoit de la bouche ;
Et sa vigueur mourante en ce dernier effort,
Promenoit dans ses yeux l’image de la mort.

LE DUC.

La mesme vision tantost m’est survenüe,
690 Mais Fabrice a paru moins horrible à ma veuë,
J’ay creu le voir vivant.

CARLOS.

Je vous donne ma foy*
Que vostre Altesse a veu son Ombre comme moy :
C’est ce qui me confond*, je tenois pour un conte
Ce que des spectres vains* le vulgaire raconte :
695 Je ne pouvois penser qu’un esprit* hors d’un corps,
Pour s’offrir aux vivants se separa des morts ;
Qu’il cessa d’estre simple, & qu’il luy fut possible,
Quand il n’a plus de corps d’estre encore visible ;
Ce succez* toutesfois me doit épouventer,
700 Je ne le sçaurois croire, & je n’en puis douter ;
Mais adieu, vostre ennuy* s’acroist par ma presence.

ALPHONCE.

Seigneur je vous conduis.

LE DUC.

Non, je vous en dispence.
Je sçay ce qu’est un Pere, & qu’il n’est pas permis
De rendre des devoirs à qui vous oste un fils.

ALPHONCE à Carlos.

705 Que ne vous dois-je point.

CARLOS.

La grace* n’est pas grande,
Que Fabrice à l’instant en mon logis se rende,
D’icy sans qu’on le voye il se peut évader,
Je vais suivre le Duc pour le persuader.
{p. 33}

SCENE XI. §

ALPHONCE, FABRICE, ISABELLE.

ALPHONCE.

Sors & choisis demain Florence pour retraitte.

FABRICE.

710 Seigneur…

ALPHONCE.

Sans repliquer, fais ce que je souhaite,
Pour toy tous mes desirs doivent estre des loix ;
Adieu, viens m’embrasser pour la derniere fois.

ISABELLE.

Seigneur, malgré vos soins* je crains bien que mon frere
Ne se puisse soûmettre à cet ordre severe :
715 Par ses derniers discours je n’ay que trop compris
Qu’il ayme encor Climene apres tous ses mépris,
Et que son ame aveugle est encor resoluë
A tout perdre, plustost qu’à la perdre de veuë.

ALPHONCE.

Je veux m’en éclaircir, & j’y sçauray pourvoir,
720 Chez Climene demain rends-toy devers le soir ;
Le mal qui l’a surprise à ce devoir t’invite,
Et tandis* à Carlos j’iray rendre visite ;
Si mon fils est resté, j’espere avec raison
De le trouver dans l’une ou dans l’autre maison ;
725 Mais il est tard, adieu, la Fortune* inhumaine,
T’accorde du repos autant que j’ay de peine,
Je souffre* assez d’ennuis*.

ISABELLE.

Les maux que je ressens
Pour estre plus cachez ne sont pas moins pressans.

Fin du second Acte.

{p. 34}

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

LE DUC, JACINTE, dans le jardin de Climene.

JACINTE.

C’est icy le jardin, Seigneur, où ma Maistresse*
730 Viendra dans un moment promener sa tristesse :
L’ennuy* que luy produit la mort de son Amant,
Ainsi que sa santé trouble son jugement*,
Encor que de son mal, le danger soit extresme,
Elle marche & voudroit se fuir presque elle-mesme ;
735 Je puis vous asseurer que bien-tost ses douleurs
L’ameineront icy, pour pleurer ses mal-heurs*,
Et vous la pourez voir sans témoins & sans peine,
Pour peu que Vostre Altesse en ce lieu se promeine.

LE DUC.

Ton soin* accroist ma peine, & non pas mon espoir,
740 Je brûle également, & je crains de la voir :
Je brûle de la voir, quand je me represente
De toutes ses beautez une image charmante ;
Et quand ses déplaisirs me sont representez
Je crains de rencontrer ses beaux yeux irritez ?
745 Oüy, oüy, je crains de voir cette belle affligée, {p. 35}
Me reprocher les maux où mes feux* l’ont plongée,
Dire que de mes soins* sa haine est le seul fruit ;
Et qu’avec mon Rival mon esprit* est détruit.

JACINTE.

Vostre Altesse, Seigneur, doit estre preparée
750 Aux reproches sanglants d’une Amante éplorée ?
A vous parler sans fard*, j’ay peine à presumer
Que son cœur aisément se porte à vous aymer ;
Mais vostre ame en ce point doit-elle estre incertaine,
Servez-vous de la force, où la douceur est vaine*,
755 Puisque tous vos desirs tendent à l’espouser :
Ravissez un bon-heur* qu’on veut vous refuser ?
Enlevez cette Amante, aveugle & rigoureuse,
Et malgré qu’elle en ait forcez-là d’estre heureuse.

LE DUC.

Moy l’enlever ! non, non, je n’y puis consentir,
760 La force avec l’amour ne sçauroit compatir :
Je voudrois estre aimé sans qu’elle fut contrainte*,
Et qu’elle eut de l’amour sans avoir de la crainte ;
Mais loin que son dédain cessast par cét effort,
En devenant plus juste il deviendroit plus fort.

JACINTE.

765 Vos raisons ne sont pas tout à fait legitimes,
Nostre Sexe, Seigneur, a d’estranges maximes ;
Souvent ce qu’il témoigne est ce qu’il ne sent pas,
Il aime rarement le débris du trépas :
Dans l’esprit* d’une Amante, apres cette disgrace*,
770 L’amour devient douleur, & la douleur se passe ;
Et malgré ses sermens & ses cris superflus,
La passion defaut* lors que l’objet* n’est plus ?
Climene dans son cœur dés ce moment peut-estre
Des cendres de l’amour sent l’ambition naistre,
775 S’apreste à preferer, malgré son juste deüil ;
Le possesseur d’un Trône au dépost d’un cerceüil ;
Et possible des-ja de ses ennuis* lassée,
A cét eslection voudroit estre forcée.

LE DUC.

La forcer à l’hymen* & la faire enlever,
780 Sont les derniers moyens que je veux éprouver, {p. 36}
Avant que de tanter la moindre violence
Je veux la voir.

JACINTE.

Seigneur, la voicy qui s’avance.

LE DUC.

Voy comment elle resve, & comme ses pas lens
Marquent de son esprit* les troubles violens,
785 On void sur sa pâleur sa tristesse étalée.

JACINTE.

Laissez-moy l’aborder ? passez dans cette allée.

SCENE II. §

CLIMENE, JACINTE, LE DUC.

JACINTE.

Madame…

CLIMENE.

Qu’on me laisse un moment seule icy !
Que chacun se retire, & vous Jacinte aussy !

JACINTE.

Mais si le Duc…

CLIMENE.

Sortez, sans achever le reste,
790 Ne prononcez jamais ce nom que je déteste.

LE DUC.

Ah ! que j’ay de mal-heurs* !

JACINTE.

Je vous l’avois bien dit,
La douceur ne peut rien sur ce farouche esprit*.

LE DUC.

Je suivray ton conseil ! sortons en diligence*,
Sa fierté s’accroistroit encor par ma presence.

JACINTE.

795 De peur qu’on ne vous voye, il faut la voir entrer {p. D, 37}
Avant que de ces lieux je vous puisse tirer :
Je vais y prendre garde, & tandis* vostre Altesse
Peut dans ces promenoirs divertir* sa tristesse.

SCENE III. §

CLIMENE seule.

STANCES.

Toy qui fais l’impossible avec facilité,
800 Guide errant & sans yeux, enfans sans innocence*,
Tirant des cœurs amour, qui t’es tousjours vanté,
Que la mort cede à ta puissance.
Contre elle de tes droits viens donner connoissance*,
Ou permets qu’à ces traits je puisse recourir,
805 Fais revivre Fabrice ; ou laisse moy mourir.
Les objets* les plus doux, loin de me divertir*,
Accroissent de mes maux la rigueur & le nombre,
Le Soleil qui me luit ne sert qu’à m’advertir,
Que Fabrice n’est plus qu’une Ombre.
810 Les lis me semblent noirs, & la Verdure sombre,
Et la plus vive Rose, en ce fatal moment,
Paroist tainte à mes yeux du sang de mon Amant !
Cher Amant, triste Objet* de mes cris superflus,
Dont l’image est sans cesse en ma memoire errante,
815 Ne me reproche point, si quand tu ne vis plus
Je demeure encore vivante. {p. 38}
La mort m’auroit rejointe à ton Ombre sanglante,
Si j’avois pû finir ma vie & ma langueur,
Sans faire encor perir Fabrice dans mon cœur.
820 Ton Rival animé du barbare dessein,
De terminer ton sort, qui luy faisoit envie,
Ne frappa que mon cœur, lors qu’il perça ton sein*,
Et n’attentat que sur ma vie.
Sa fureur est trompée, au lieu d’estre assouvie,
825 En tranchant tes destins, il a trahy ses vœux ;
Car je meurs dans ta cendre, & tu vis dans mes feux*.
Et tu vis dans mes feux* ! ah que dis-je insensée,
Ton image vivante en mon ame est tracée,
Mais ces traits immortels qui me flatent* si fort,
830 Sont les traits de Fabrice, & de Fabrice mort !
Estoit il raisonnable, injuste destinée,
Que la mort l’attendit si pres de l’himenée ?
Mais ne raisonnons point en de si grands mal-heurs*,
Etouffons nos sanglots, interdisons nos pleurs,
835 Et pour de nos ennuis* envenimer l’atteinte*,
Ne nous accordons pas l’usage de la plainte.
Nourrissons notre deüil, & par des soins* prudens,
De peur de l’affoiblir, renfermons-le dedans,
Signalons nos regrets, mieux qu’avec la parole :
840 Lors qu’on a tout perdu, qui se plaint, se console ?
Oüy, cher amant, pour mieux déplorer ton trespas :
Mais quel bruit effroyable enten-je sous mes pas,
Il se fait un grand bruit sous le Theatre.
Pour me joindre à Fabrice, il semble qu’un tonnere
Se prepare à sortir du centre de la terre ?
845 Ciel ! le bruit se redouble, & par des coups nouveaux
Je sens que sous mes pieds on creuse des tombeaux,
Je voy tomber les fleurs, deraciner les plantes,
Des arbres les plus forts, les souches sont tremblantes,
Fuyons, mais je ne puis, la peur me le deffend,
850 Dieu le desordre augmente, & la terre se fend ? {p. 39}
O Ciel ! Fabrice en sort, la force icy me laisse,
Je n’en puis plus, je meurs de crainte & de foiblesse.
Elle tombe sur un Gazon évanouye.

SCENE IV. §

FABRICE, CLIMENE.

FABRICE sortant de la Mine.

Grace aux soins* de Carlos, & malgré le destin,
J’ose esperer de voir Climene en ce jardin,
855 Mais pour cacher à tous cette estrange aventure,
Couvrons de cette Mine avec soin l’ouverture :
Ces caisses pourront rendre avec ces rameaux verts
Cette mine invisible, & ces débris couverts,
Il ne me reste plus que de chercher l’ingrate,
860 Devant qui je pretens* que mon dépit éclate ;
Je luy veux reprocher mes services passez,
Son Amour inconstante, & ses sermens faussez,
De peur que mon trépas lui donne de la joye,
Afin de l’affliger, je veux qu’elle me voye,
865 Et que l’ingrate icy m’entende protester,
Que je veux vivre encor, mais pour la détester.
Je la voy, je la voy, cette belle inconstante,
Mais helas je la voy, pasle, froide & mourante :
A ce funeste* objet*, qui me rend interdit*,
870 Une tendre pitié succede à mon dépit ;
Et si cette pitié que son mal-heur* me cause,
N’est pas encor amour, il s’en faut peu de chose :
Climene ! beau sujet de mon feu* renaissant,
Jette encor sur Fabrice un regard languissant,
875 Malgré tout mon dépit, malgré ton inconstance,
Je n’ay point contre toy souhaité de vengeance.
Reviens, & si tu veus que je ne vive pas,
D’un regard tout au moins honore mon trespas : {p. 40}
J’entens quelqu’un marcher, cachons nous sans l’attendre.
880 Si j’entrois dans la Mine, on pouroit me surprendre.

SCENE V. §

LE DUC, CLIMENE.

LE DUC.

Je viens d’oüir des coups qui m’ont inquieté,
Le bruit qui m’a surpris est fait de ce costé ?
Avançons, j’apperçois Climene qui sommeille ;
Mais, helas ! ô disgrace* à nulle autre pareille ;
885 Elle a perdu le jour*, & sous un voile épais
Ses beaux yeux sont fermez pour ne s’ouvrir jamais.
Par quelles Loix faut-il ! ô destin tyrannique,
Qu’une beauté si rare ait un sort si tragique,
Et que l’Astre naissant, dont mon feu* s’est produit,
890 Trouve dés son matin une eternelle nuit ;
Mais, quelle est mon erreur ! ô merveille adorable !
Le sort est innocent, & je suis seul coupable,
C’est un bras inhumain, qui par un coup fatal
M’a ravy ma Maistresse*, en m’ostant mon Rival.

CLIMENE.

895 Helas…

LE DUC.

Elle respire, Amour sois moy propice.
Climene ouvrez les yeux.

CLIMENE.

C’est donc toy, cher Fabrice,
Fantosme que j’adore, Ombre de mon Amant ?
Que veux-tu…

Le DUC.

Sa douleur trouble son jugement*. {p. 41}

CLIMENE.

Viens-tu me reprocher d’une vois inpreveuë,
900 Que tu verrois le jour*, si tu ne m’avois veuë,
Et que de nostre Amour, le feu* jadis si beau
Brilla pour t’éclairer à descendre au tombeau.

LE DUC.

Non, non, détrompez-vous, adorable Climene.

CLIMENE.

Dis moy donc cher Amant le sujet qui t’ameine
905 Viens-tu soliciter, & mon cœur, & mon bras,
De differer ma mort pour vanger ton trépas ;
Veux-tu que cette main, au sang du Duc plongée,
Rende ma perte juste, & la tienne vangée !
Parle, parle ? hé bien par un illustre effort
910 Il sera hors d’estat de rire de ta mort ;
Au milieu de sa Cour, aux yeux de tout Ferrare,
J’iray percer le cœur de ce Prince Barbare.

LE DUC.

Ce n’est que de vos yeux que mon cœur craint les coups ?
Connoissez* qui vous parle, & revenez à vous,
915 L’excez de vos ennuis* vous fait un tort extréme.

CLIMENE.

Que vois-je…

LE DUC.

Vous voyez un Prince qui vous ayme.

CLIMENE.

Quel accident funeste*, & quel crüel destein,
Au lieu de mon Amant, m’offre son assassin,
Seigneur, souffrez* ce mot d’une Amante offencée,
920 Qui de vous respecter doit estre dispensée.
Quoy vous n’estes donc pas assouvy plainement,
D’avoir sceu me priver d’un Noble & cher Amant,
Et par ces cruautez sans exemple & sans nombre,
Vous venez donc encor me priver de son Ombre.

LE DUC.

925 L’ombre dont vous parlez n’est qu’une illusion,
Que forme votre crainte, & vostre affliction,
Et quand j’ay dissipé cette funeste* image, {p. 42}
J’ay creu vous faire plus de faveur que d’outrage :
Quant à Fabrice mort, daignez vous souvenir
930 Que c’est vostre interest qui me l’a fait punir,
Le discours qu’il vous tint avec tant d’insolence,
M’a porté justement à cette violence :
Je vous eusse offencée en luy laissant le jour*,
Et j’aurois moins osé, si j’eusse eu moins d’amour.

CLIMENE.

935 A ce compte il faudra que je vous rende grace
De m’avoir exposée aux dernieres disgraces*,
D’avoir crüellement fait perir à mes yeux
L’objet*, sans qui pour moy le jour* est odieux ;
D’avoir ravy mon ame, à la sienne assortie,
940 Et percé de mon cœur la plus chere partie :
De vos pretentions* vous estes esloigné,
Et perdant un Rival, vous n’avez rien gagné,
Et l’art que vous mettez à le noircir de blâme,
Ne sçauroit l’empescher de vivre dans mon ame ?
945 Quand ce mort que je sens vivant dans mes esprits*
M’eust autant témoigné de haine & de mépris,
Que vous montrez d’amour & de respect encore,
Je l’eusse autant aimé, comme je vous abhorre.

LE DUC.

Je ne condamne point ce juste emportement,
950 S’il estoit mon Rival, il estoit vostre Amant,
Et j’eus tort d’outrager d’une rage animée,
Vostre image charmante en son cœur imprimée.
Je sçay que ce Rival, qui m’estoit odieux
Eut plus de droit que moy de plaire à vos beaux yeux :
955 Son merite* tout seul l’avoit rendu coupable,
Et je le hayssois pour estre trop aimable ;
Mais en le hayssant, je vous aimois assez,
Pour voir sans murmurer ses soins* recompensez,
S’il eut pû comme moy joindre en vostre personne,
960 Au present de son cœur le don d’une Couronne ;
Vous pouvez recevoir ces deux biens de ma main,
Mais desja vos regards marquent vostre dedain :
Pour moins vous irriter, je vous laisse & j’espere
Qu’un jour* à mes desirs vous serez moins contraire.

CLIMENE.

965 Le temps n’a point pour moy de remede assez fort, {p. 43}
Mon mal n’aura jamais de terme que ma mort.

SCENE VI. §

JACINTE, FABRICE, CLIMENE.

FABRICE.

Approchons, j’apperçoy le Duc qui se retire,
Ma peine est dissipée, & Climene respire ;
Mais Dieu ! qui vient encore icy me traverser*.

JACINTE à Climene.

970 Le funebre appareil à l’instant va passer.

CLIMENE.

Quoy celuy de Fabrice ?

FABRICE.

Approchons, c’est Jacinte,
Pour elle il ne faut pas me faire de contrainte*.

JACINTE.

Oüy, de vostre Balcon dans ce mesme moment,
L’on peut voir le cercuëil qui cache vostre Amant :
975 Son Pere qui pretend* rendre son deüil celebre,
Honnore son trespas d’une pompe funebre ;
Et tandis* qu’on le porte au temple destiné,
Vous pourrez voir passer ce corps infortuné*.

CLIMENE.

C’est mon dernier souhait.

FABRICE se découvrant.

Il faut qu’il s’accomplisse.
980 Contentez-vous ? voyez, le mal-heureux* Fabrice.

JACINTE.

Ciel contre ce Fantosme, où dois-je avoir recours,
La fuitte en ce peril sera mon seul secours !
Où puis-je me sauver.

CLIMENE.

Quoy, Jacinte me laisse ? {p. 44}

JACINTE en s’enfuyant.

Je ne reconnois* plus que la peur pour Maistresse*.

FABRICE retenant Climene.

985 Vous me fuyez ingratte & perfide beauté,
C’est faire aller trop loin vostre legereté :
Si sur vostre ame encor quelque justice regne,
Apres m’avoir trahy, souffrez* que je me plaigne.

CLIMENE.

Moy vous trahir ? qu’entens-je, en quel estonnement*
990 Me met la nouveauté de cét evenement ;
S’il faut croire mes yeux dedans cette rencontre,
C’est Fabrice vivant que ce hazard me monstre ;
Mais si j’en croy sa voix, ce n’est assurément
Qu’un Fantosme trompeur d’un si fidelle Amant.

FABRICE.

995 Je suis ce mesme Amant, qui contre vostre envie,
En perdant tout espoir n’a pû perdre la vie,
Oüy ! oüy, je vis encore, & malgré mon courroux,
Ingratte je crains bien de vivre encor pour vous :
Je ne sçay qui s’oppose au dépit qui m’inspire,
1000 Qu’au lieu de murmurer, je sens que je soûpire,
Et que toute l’ardeur qui me reste en ce jour*
Ressemble beaucoup moins au dépit qu’à l’amour.

CLIMENE.

A ce dernier aveu je reconnois* Fabrice,
En secret, malgré luy son cœur me rend justice ;
1005 Et quand sa bouche injuste oze me condamner
A me croire fidelle, il semble s’obstiner.

FABRICE.

Fidelle ! ah c’est au Duc que ce discours s’adresse,
Il doit seul esperer toute vostre tendresse.

CLIMENE.

Peux-tu bien m’imputer ces lasches sentimens !

FABRICE.

1010 Ce sont des veritez, si j’en croy vos sermens,
Je douterois encor de ce malheur extréme,
Si je l’avois apris d’autre que de vous-mesme.

CLIMENE.

D’un mal que l’on connoist*, le remede est aisé, {p. 45}
Je connois* ton erreur, cesse d’estre abusé ;
1015 Si dans le dernier soir, second en infortune*,
J’ay marqué pour le Duc des bontez peu communes,
J’ay creu t’entretenir*, & dessus cette foy*,
Ce que j’ay dit pour luy ne s’addressoit qu’à toy :
Ton image qui sçait avecque tant de gloire
1020 Occuper tous mes sens mon cœur et ma memoire,
Fut seule criminelle en ce fatal moment,
Si c’est crime en amour qu’un peu d’aveuglement.

FABRICE.

Pour un Amant dont l’ame aux soupçons s’abandonne,
La plus mauvaise excuse est toujours assez bonne ;
1025 Un mensonge qui plaist trompe agreablement,
Et tout ce qu’on souhaitte est creu fort aisément :
Quand toutes tes raisons seroient des raisons feintes,
Il est si doux pour moy de voir finir mes craintes,
Et flatter* les ennuis* que tu m’as sceu causer,
1030 Que tu m’obligerois* de vouloir m’abuser.

CLIMENE.

De ces lasches soupçons que ton cœur se délivre,
Si tu veux t’esloigner, je suis preste à te suivre ;
Tu connoistras* par tout l’equité de ma foy*,
Soit qu’il me faille vivre ou mourir avec toy ?
1035 Que le Ciel favorise ou trompe nostre attente,
Je vivray satisfaite, & je mourray contente.

FABRICE.

Que dois-je…

CLIMENE.

Tu ne dois aucuns remerciements,
En suivant tes desirs je suis mes sentimens :
Mais qui t’a pû sauver.

FABRICE.

Le destin m’a fait grace,
1040 Un passant a pery dans la nuict en ma place ;
Et cette mine encor m’a donné le moyen
Du logis de Carlos de passer dans le tien.

CLIMENE.

Tu peux entretenir* icy tes resveries,
Cependant que j’iray prendre mes pierreries ? {p. 46}
1045 Passe sous ce berceau, je crois oüyr du bruit,
Je te viendrai trouver si-tost qu’il fera nuict.

SCENE VII. §

FABRICE, JACINTE.

FABRICE.

Si je ne suis trompé, Jacinte icy s’avance,
De ma chere Climene elle a la confidence ;
De tout point aujourd’huy le sort me sera doux,
1050 Si je puis l’obliger* à partir avec nous.

JACINTE.

De ma derniere peur remise encor à peine,
Je retourne en tremblant au logis de Climene ;
J’ay fait perir Fabrice, & je dois bien juger
Qu’il vient de l’autre monde afin de se vanger :
1055 Ma perte en ce moment seroit inévitable
Si j’allois rencontrer ce spectre épouventable.

FABRICE.

Arreste…

JACINTE.

C’est l’esprit*, bon Dieu je meurs d’effroy !
Ah ! Monsieur le Fantosme ayez pitié de moy ;
Je reconnois ma faute, & je vous fais promesse
1060 De ne trahir jamais ny vous, ny ma Maistresse*.

FABRICE à part.

Qu’enten-je ? il faut sçavoir les secrets jusqu’au bout,
Ne me déguise rien, aussi bien je sçay tout.

JACINTE.

Ne me touchez dont point, je m’en vais vous tout dire ;
Il est vray que tousjours j’ay tasché de vous nuire,
1065 Que pour servir le Duc j’ay fait tout mon effort,
Et que mesme je suis cause de vostre mort. {p. 47}

FABRICE.

Esprit* pernicieux…

JACINTE.

N’entrez point en furie,
Ce n’est pas encor tout, écoutez, je vous prie ;
J’oubliois que le Duc a, par mon sentiment,
1070 De Climene aujourd’huy conclud l’enlevement ;
Et que ce mesme soir possible sans remise
On doit executer cette injuste entreprise.

FABRICE.

Quelle infidelité…

JACINTE.

J’ay tout dit mes forfaits,
Trouvez bon maintenant que je vous laisse en paix !
1075 Et sçachez que pour moy la peine est sans seconde,
D’entretenir* long-temps des gens de l’autre monde ;
Si vous n’estiez point mort vous seriez assez bon
Pour à mon repentir accorder mon pardon.

FABRICE.

Il me seroit honteux de punir une femme :
1080 Allez…

JACINTE.

Monsieur l’Esprit*, Dieu veüille avoir vostre ame.

FABRICE.

Le Duc doit enlever Climene cette nuict :
Ciel ! mon espoir encor doit-il estre destruit ;
Mais d’une vaine* peur mon cœur se laisse atteindre,
Puis que je suis aymé, je n’ay plus rien à craindre.
1085 Allons, souvenons-nous qu’il n’est rien d’assez fort
Pour des-unir deux Cœurs que l’Amour met d’accort ;
Et qu’augmentant sa force au milieu des obstacles,
Ce Dieu sçait tousjours l’art de faire des miracles.

Fin du troisiéme Acte.

{p. 48}

ACTE IV. §

SCENE PREMIERE. §

FABRICE.

Voicy l’heure propice où j’espere de voir
1090 La beauté dont mon cœur adore le pouvoir :
Des-ja l’Astre du jour* achevant sa cariere,
Ne lance plus icy qu’une foible lumiere ;
De ses derniers rayons il pare l’Occident,
Il tombe avec éclat, il brille en se perdant ;
1095 Et le reste brillant de sa clarté mourante,
Rend sa cheutte pompeuse, & sa perte éclatante.
Pardonnez, ô Soleil ! dont la splendeur me nuit,
Si mon espoir s’accroist quand vostre éclat s’enfuit :
L’amour ingenieux assemble pour ma peine
1100 Tout l’éclat qui me charme aux beaux yeux de Climene ;
Et bien-tost ses regards me rendront des clartez,
Qui passent de beaucoup celles que vous m’ostez ;
Mais qu’elle tarde ! ô Ciel, qu’elle a de negligence,
Elle ne paroist point, & la Lune s’avance ;
1105 Tout mon espoir des-ja s’esteint avec le jour*,
Ce long retardement marque un defaut* d’amour !
On marche, & si mes yeux sont des tesmoins fideles,
Je voy venir enfin ce miracle des Belles.
[E, 49]

SCENE II §

CLIMENE, FABRICE.

CLIMENE.

Fabrice ?...

FABRICE.

Il n’est pas loin, beau sujet de mes feux* ?
1110 Ce Fabrice fidele autant qu’il est heureux.

CLIMENE.

Auprés de toy plustost j’esperois de me rendre,
Je crains de t’avoir fait ennuyer* de m’attendre.

FABRICE.

Pour Fabrice en effet croy que de tes beaux yeux
Le joindre esloignement est beaucoup ennuyeux* ;
1115 Je t’attendois plustost, & pour ne te rien feindre,
J’avois dessus ce poinct resolu de me plaindre ;
Mais pour tout oublier, il suffit de te voir,
De me plaindre à tes yeux, je n’ay pas le pouvoir ;
Et le plaisir present qui flatte* ma pensée
1120 M’oste le souvenir de ma peine passée.

CLIMENE.

Puis que l’amour te force à ne pas m’accuser,
La mesme passion m’oblige* à m’excuser.
Le soin des Diamants dont je me suis chargée,
A ce retardement ne m’a pas engagée ;
1125 Le soin* de prendre un temps propre à nostre départ,
A pû seul m’obliger* à te joindre si tard.

FABRICE.

Il faut de ces discours remettre ailleurs la suitte,
Achevons nos desseins, & hastons nostre fuitte ;
Du sort injurieux je crains encor les coups,
1130 On s’y doit moins fier, lors qu’il paroist plus doux.

CLIMENE.

Hastons-nous, j’y consens, mais que vois-je paroistre, {p. 50}
Je crains que ce flambeau ne te fasse connoistre*?
Cache toy…

FABRICE.

Je mourray plustost que me cacher,
On veut te faire outrage, & je dois l’empescher ;
1135 Je suis bien averty que le Duc se prepare
A te faire enlever par un ordre barbare.

SCENE III. §

LE DUC, VALERE, CLIMENE, FABRICE, Gardes.

VALERE.

Elle doit estre icy…

LE DUC.

Je me tire à l’écart,
J’entendray tout ? allez, & parlez de ma part.

FABRICE.

Quoy souffrir* qu’on t’enleve, & mesme en ma presence,

CLIMENE.

1140 Non, si tu t’apperçois de quelque violence ;
Avance à mon secours, cependant cache-toy,
Et ne me laisse encor à craindre que pour moy.
Que cherchez-vous, Valere, en ces lieux à telle heure ?

VALERE.

Je ne souhaittois pas de rencontre meilleure ;
1145 Un carrosse à present vous attend icy prés,
Je vous y dois conduire, & j’en ay l’ordre exprés.

CLIMENE.

De qui vous vient cét ordre ?

VALERE.

Il vient du Duc mon Maistre,
Qu’icy pour Souverain chacun doit reconnoistre. {p. 51}

CLIMENE.

Tout Souverain qu’il est il doit pourtant sçavoir
1150 Que l’ame de Climene est hors de son pouvoir ;
Mon cœur dépend d’un autre, & quoy qu’il puisse dire,
Ce n’est pas un sujet qui soit sous son Empire*.

VALERE.

Madame, je vous plains, mais il faut obeyr.

CLIMENE.

Croit-il se faire aymer, comme on se fait hayr ;
1155 Perdant la liberté, pense-t’il que je prenne
Pour des effets d’amour tant de marques de hayne ;
De son inimitié, que peut-on redouter,
Si quand il m’ayme il cherche à me persecuter.

VALERE.

Je suis autant forcé que vous estes contrainte*,
1160 Mais quoy vostre ame en vain s’abandonne à la plainte ;
Suivez-moy promptement ou je vais…

LE DUC.

Arrestez !
Pour souffrir* qu’on l’outrage elle a trop de Beautez,
Ou plutost quelque peine où sa rigueur m’engage,
J’ay trop de passion pour souffrir* qu’on l’outrage.
1165 Ouy de vostre mépris, confus, desesperé,
A vostre enlevement je m’estois preparé ;
J’en attendois l’issuë, & j’avoüeray, Madame,
Que l’amour surmontoit le respect de mon ame :
Mais à vos premiers mots par un soudain retour,
1170 Le respect dans mon ame a surmonté l’amour !
Cessez, cessez de craindre, ô merveille charmante,
L’ardeur de cette amour un peu trop violente :
Vostre cœur deut-il estre aussi dur qu’un rocher,
J’emploieray le respect tout seul pour le toucher ;
1175 J’ay plus de passion que vous n’avez de hayne,
Par tout où je seray vous serez Souveraine ;
Et je tiendray mon sort trop heureux & trop doux,
Non de donner des loix, mais d’en prendre de vous.

CLIMENE.

Je rendrois grace au Duc d’un adveu si propice,
1180 Si je pouvois flatter* l’ennemy de Fabrice. {p. 52}

LE DUC.

Encore que sa perte ait lieu de m’obliger*,
Puis qu’elle vous afflige elle doit m’affliger ;
Mais il court sur ce poinct un bruit qui m’épouvante,
On tient que son Fantosme à vos yeux se presente.

CLIMENE.

1185 Ce bruit n’a rien de faux, il est vray qu’en ces lieux
Fabrice apres sa mort s’est offert à mes yeux.

LE DUC.

Afin de dissiper les craintes dangereuses,
Que vous pourroient causer des visions fascheuses ;
Quatre ou cinq de mes gens & des mieux resolus
1190 Auront ordre à l’instant de ne vous quitter plus.

CLIMENE.

Ah ! Seigneur, ce n’est pas ce que je vous demande.

LE DUC.

C’est le moindre devoir qu’il faut que je vous rende !
Souffrez* que l’on vous garde.

CLIMENE.

Il n’en est pas besoin.

LE DUC.

Vostre repos me touche, & j’en dois prendre soin,

CLIMENE.

1195 Au lieu de m’obliger* vostre dessein me blesse,
Mes desirs de ce soin* dispensent vostre Altesse.

LE DUC.

Ce seroit vous trahir que suivre vos desirs,
La vision d’un mort accroist vos déplaisirs.
Permettez ?

CLIMENE.

Non, Seigneur, deffendez qu’on me suive,
1200 La vision m’en plaist, & je crains qu’on m’en prive.

LE DUC.

Ce spectre troublera tousjours vostre raison,
Tant que vous resterez seule en cette maison.

CLIMENE.

S’il ne tient qu’à changer de logis pour vous plaire,
Dés ce mesme moment je veux vous satisfaire ;
1205 Le logis de Carlos au mien se trouve joint.

LE DUC.

Si vous en faites choix, je n’y contredits point, {p. 53}
Sa Mere est fort prudente, & ses conseils solides
Seront un grand secours pour vos esprits* timides* ;
Souffrez* que je vous meine en son appartement.

CLIMENE parlant tout bas.

1210 Seigneur, cette priere est un commandement ;
De le suivre en ce lieu je ne puis me deffendre,
Puis qu’aussi bien Fabrice a dessein de s’y rendre :

FABRICE.

De quoy donc si long-temps peut-elle discourir ;
Mais Dieux le Duc l’emmeine, allons la secourir.

LE DUC.

1215 Ce Fantosme est l’effet d’une triste pensée,
Tous les sens sont troublez lors que l’Ame est blessée.

FABRICE.

Esteignons la lumiere.

LE DUC.

Enfin je vous promets
Qu’il n’est point de Fantosme, & qu’il n’en fût jamais ;
Mais que vois-je, ô prodige ! ah Ciel quelle est ma peine.

FABRICE.

1220 C’est Fabrice qui vient vous arracher Climene.

CLIMENE à part.

Fabrice, à quel danger es-tu venu t’offrir ?

FABRICE.

Sauve-toy ma Climene, ou laisse moy perir.

CLIMENE.

Mes jours* sont en peril lors que tu te hazardes* ;
Je m’esloigne, suis moy.

LE DUC.

Que l’on s’avance, Gardes,
1225 Je veux estre éclaircy, ne m’abandonnez pas.

FABRICE.

Climene est esloignée, allons suivre ses pas.

VALERE.

N’en doutez point, Seigneur, c’est l’ombre de Fabrice.

LE DUC.

N’importe, il faut encor que je m’en éclaircisse.
{p. 54}

SCENE IV. §

CARLOS, VALERE, LE DUC, suitte.

CARLOS sortant de la mine.

Secourons nostre amy, ce bruit me fait juger
1230 Que ses jours* en ces lieux courent quelque danger.

VALERE.

D’un Fantosme trompeur la prise est impossible,
Il est pris toutesfois, & c’est un corps sensible.

LE DUC.

Ah traistre ! ah, le plus grand de tous mes ennemis.

CARLOS.

Ah Seigneur ! quel forfait Carlos a-t’il commis ?
1235 Vous n’avez jamais eu de sujet plus fidele.

LE DUC.

Qu’entends-je ! c’est Carlos, la surprise est nouvelle ;
Tous mes raisonnements se trouvent icy vains*,
Venez-vous d’enlever Climene de mes mains.

CARLOS.

Moy, Seigneur, nullement le bruit qu’on vient d’entendre,
1240 Pour en sçavoir la cause en ce lieu m’a fait rendre.

LE DUC.

Qui donc en ce jardin est venu m’arrester.

VALERE.

C’est l’ombre de Fabrice, en pouvez-vous douter ;
Nous en pouvons tous rendre un fort seur témoignage,
Nous aurons bien connu* sa voix & son visage.

LE DUC.

1245 Je les ay remarquez aussi distinctement.

CARLOS.

De Fabrice, Seigneur, c’est l’ombre asseurément.

LE DUC.

Ce prodige me laisse en une estrange peine,
A quiter ce logis j’avois porté Climene, {p. 55}
Et jusqu’en sa maison j’allois l’accompagner,
1250 Quand ce spectre est venu, qui l’a fait esloigner.

CARLOS.

Ainsi que vous, Seigneur, ce succez* m’épouvante.

LE DUC.

Carlos il faut trouver cette Beauté charmante,
Et pour sa seureté la conduire chez toy.
Cherche de ce costé : vous autres suivez-moy.

CARLOS.

1255 Ah Ciel ! tout est perdu, la fourbe est averée,
Si Fabrice est trouvé, sa perte est asseurée ;
Mais si malgré la nuit, je ne m’abuse pas,
J’apperçoy qu’une femme addresse icy ses pas.

SCENE V. §

CARLOS, CLIMENE.

CLIMENE.

Fabrice, est-ce toy…

CARLOS.

Non…

CLIMENE.

Ah ma peine est extréme.

CARLOS.

1260 Si ce n’est luy du moins, c’est un autre luy-mesme.
C’est Carlos…

CLIMENE.

Ah, Seigneur, quel mal-heur* est le mien.

CARLOS.

J’ay sçeu vostre disgrace*, & n’en ignore rien,
J’ay tout apris du Duc, qui brûlant de colere
Vous cherche avec un soin qui n’est pas ordinaire.

CLIMENE.

1265 Fabrice est en ces lieux, s’il alloit le treuver, {p. 56}
Il seroit impossible apres de le sauver ;
Carlos, si vous l’aimez, destournez ses disgraces*,
Pour rejoindre le Duc, marchez dessus ses traces,
Afin de l’éloigner, il le faut avertir,
1270 Que de ce lieu fatal je suis preste à sortir ;
Et qu’enfin j’ay promis icy de vous attendre,
Pour en vostre logis avecque vous me rendre.

CARLOS.

J’y cours ; vous, essayez d’avertir vostre Amant ;
Et sur tout, rendez-vous en ce lieu promptement.

CLIMENE.

1275 La fortune* pour moy n’est pas assez propice,
Pour souffrir* qu’à present je rencontre Fabrice,
Avecque trop d’ardeur son couroux me poursuit,
Pour m’accorder ce bien : toutesfois, j’oy du bruit :
Possible que l’Amour favorable à mes flames*,
1280 Guide icy mon Amant ; mais quoy, ce sont deux femmes,
Elles m’ont apperceu, ou je m’abuse fort,
Allons chercher Fabrice, & fuyons leur abord.

SCENE VI. §

JACINTE, ISABELLE.

JACINTE.

C’est Climene, approchez avec toute asseurence,
Et souffrez* qu’au logis je rentre en diligence*,
1285 Ma conduite & mes soins sont icy superflus.

ISABELLE.

Demeure ? elle s’esloigne, & je ne la voy plus,
Marchons dessus ses pas, & prenons cette route.

JACINTE à part.

Dieu si j’allois trouver l’esprit* que je redoute. {p. 57}

ISABELLE.

Tu sçais tous ces détours, & tu m’y peux guider,
1290 Passe devant…

JACINTE.

Quoi moy ? Dieu m’en veuille garder,
Je sçay bien mon devoir, quoy que fille grossiere,
Madame c’est à vous de passer la premiere :
Ah ! si l’esprit* venoit punir ma trahison.

ISABELLE.

Mais tu trembles…

JACINTE.

Hélas ! ce n’est pas sans raison.

ISABELLE.

1295 Demeure donc, sans toy je vais suivre Climene.

JACINTE.

Elle me laisse seule, ah ma perte est certaine,
Madame, où courez-vous ?

ISABELLE.

N’arreste point mes pas.

JACINTE.

Vous deussiez vous fascher, vous ne la suivrez pas.

ISABELLE.

Ton importunité, sans mentir est extréme,
1300 Pourquoy m’arreste-tu ?

JACINTE.

Parce que je vous ayme,
Vous seriez en peril, si vous alliez plus loin,
Votre salut m’est cher, & j’en veux prendre soin.

ISABELLE.

Laisse moy…

JACINTE.

Non, sçachez une chose incroyable,
Il revient en ces lieux un esprit* effroyable.

ISABELLE.

1305 Est-ce un esprit* folet…

JACINTE.

Non, il n’est point plaisant.
C’est plûtost un esprit* malin & mal-faisant.

ISABELLE.

Qui te l’a dit… {p. 58}

JACINTE.

Mes yeux, Madame, & je vous jure
Que je l’ay veu vingt fois, sous diverse figure,
Tantost en forme d’homme, & puis en Loup-garou,
1310 Et chaque fois tout prest à me tordre le cou.

ISABELLE.

Climene donc icy n’est pas en asseurance.

JACINTE.

Je ne sçay, mais je croy qu’ils ont fait connoissance*,
Ils s’accordent fort bien, mais je l’avois bien dit,
En forme de Geant voicy venir l’esprit*.

SCENE VII. §

FABRICE, JACINTE, ISABELLE.

FABRICE.

1315 C’est Jacinte, & Climene est sans doute avec elle.

JACINTE.

Elle approche, ah fuyons, sa rencontre est mortelle.

ISABELLE.

C’est à moy qu’il s’arreste ! ô Ciel que j’ay d’effroy.

FABRICE.

Climene c’est Fabrice, arreste écoute moy.

ISABELLE, bas.

Parlons bas, c’est mon Frere, ah Dieu quelle surprise.
1320 Faignons, pour découvrir quelle est son entreprise.

FABRICE.

Le Duc à qui mes soins* viennent de t’arracher,
Sans doute en ce moment s’employe à te chercher ;
Ne perdons point de temps pour fuir sa violence,
Au logis de Carlos passons en diligence* :
1325 De plus, je crains ma sœur, car chez mon Pere au soir, {p. 59}
Elle me témoigna qu’elle viendroit te voir ;
S’il faut qu’elle me voye, au mesme instant mon Pere,
Qui me croit desja loin, apprendra le contraire,
Ce n’est pas que ma sœur soit fine au dernier point,
1330 Elle est fort innocente*, & ne me nuira point ;
Mais elle a le deffaut de ne pouvoir rien taire.

ISABELLE.

Vous m’obligez* beaucoup, continüez mon frere.

FABRICE.

C’est ma sœur Isabelle ? ah quel est mon mal-heur*.

ISABELLE.

Poursuivez donc…

FABRICE.

Helas j’en ay trop dit, ma sœur
1335 Excuse d’un Amant la foiblesse & les craintes,
Si ton cœur ressentoit de pareilles atteintes*,
Tu sçaurois que le Dieu qui preside aux amours,
Est un enfant timide*, & qui tremble toûjours.

ISABELLE.

Des maximes d’Amour je suis fort ignorante,
1340 Et pour les bien sçavoir je suis fort innocente:
Quant à vostre sejour* que j’apprens à regret,
Ce secret sceu de moy n’en est pas moins secret :
Je veux en vous montrant que je sçay bien me taire
Estre meilleure sœur, que vous n’estes bon frere.

FABRICE.

1345 Ah c’est avoir pour moy des sentimens trop doux.

ISABELLE.

J’entends quelqu’un marcher, mon frere éloignez-vous.

FABRICE.

Je suivray ton advis*, sors de cette demeure,
Et t’en vas chez Carlos, je te suis tout à l’heure.
{p. 60}

SCENE VIII. §

LE DUC, CARLOS, ISABELLE, suite.

CARLOS.

Vous voyez en ce lieu Climene qui m’attent.

LE DUC.

1350 Conduis-la ? c’est assez, je sortiray contant.

CARLOS à Isabelle.

Madame c’est Carlos, suivez mes pas sans crainte,
Parlez bas…

ISABELLE à part.

C’est Carlos, suivons-le sans contrainte*.

LE DUC.

Gardes, suivez Climene, il faudra pour ce soir
Que mes yeux soient privez du bon-heur* de la voir,
1355 Mon amour à la suivre en vain me solicite ?
Differons à demain de luy rendre visite,
Le bien que j’en attens seroit trop achepté,
S’il coûtoit à Climene une importunité ?
Sortons, & flatons* nous encor de l’esperance,
1360 Qu’on vient à bout de tout par la perseverance,
Et qu’il n’est point de cœur, soit de bronze ou de fer,
Que des feux* bien ardens ne puissent échauffer.
[F, 61]

SCENE IX. §

CLIMENE, FABRICE, LE DUC.

CLIMENE.

Fabrice…

FABRICE.

Ma Climene…

LE DUC.

Ah Ciel qu’ay-je entendu,
Mon jugement* icy se trouve confondu*,
1365 Climene suit Carlos, quel charme que j’ignore,
Avec l’Ombre d’un mort la fait trouver encore.

CLIMENE.

Chacun est retiré, nous sommes seuls enfin,
Et le Duc à present n’est plus en ce Jardin :
Je viens d’oüir un bruit de gens qui se retirent,
1370 Achevons le dessein où nos souhaits aspirent ;
Pressons notre retraite, & fuyons sans terreur,
L’amour de ce Tyran pour qui j’ay tant d’horreur.

LE DUC.

Dans un gouffre d’herreur ce prodige me plonge.
Est-ce une verité, seroit-ce point un songe ?

FABRICE.

1375 Hastons-nous, mais je crains que dans l’obscurité,
Tu n’entres dans la Mine avec difficulté.

CLIMENE.

Il faut de ce Jardin sortir d’autre maniere,
Il m’est aisé d’ouvrir la porte de derriere :
J’en ay pris dessus moy la clef secretement,
1380 Nous pouvons chez Carlos passer commodement,
Et dés qu’il fera jour* je seray preparée
De suivre ta fortune* en toute autre contrée.

FABRICE.

Par quels remercimens. {p. 62}

CLIMENE.

Hastons nous de sortir,
Ne perdons point de temps, suis moy sans repartir.

LE DUC.

1385 Il n’en faut point douter, la chose est tres-certaine,
Fabrice, vif ou mort enleve encor Climene,
Ha je ne puis souffrir* cette outrage à mes yeux,
Allons, il faut nous perdre ou la sauver ? ah Cieux.
Le DUC courant pour secourir Climene, tombe dans la Mine.

Fin du Quatrième Acte.

{p. 63}

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

CARLOS, ISABELLE, dans une salle du logis de Carlos.

CARLOS.

Que vois-je, qu’ay-je fait ! ah rencontre cruelle,
1390 Ne m’abusay-je point, est-ce vous Isabelle ?

ISABELLE.

Qu’entend-je ! quoy Carlos, vous me méconnoissez*,
Mes traits en un instant se sont-ils effacez,
Non ils me sont restez, & j’ay bien lieu de croire
Que s’ils sont effacez c’est de vostre memoire.

CARLOS.

1395 Ce soupçon est injuste ; avec sincerité
Je vous veux sur ce point dire la verité.

ISABELLE.

Quelle sincerité de vous peut-on attendre ?

CARLOS.

Ne me condamnez point avant que de m’entendre :
J’avois fait un dessein qui n’a pas reüssy,
1400 Je pretendois* conduire une autre femme icy ;
J’avoüeray qu’à regret je vous voys en sa place,
Et que vostre presence en effect m’embarasse :
Mais,

ISABELLE.

Il suffit ingrat, ton crime est confessé, {p. 64}
Et plus sincerement que je n’aurois pensé.

CARLOS.

1405 Souffrez* que je m’explique !

ISABELLE.

Il n’est pas nécessaire
Quelle explication pourroit estre plus claire.

CARLOS.

Escoutez ce qui reste.

ISABELLE.

Ah je n’escoute plus,
Tous tes deguisemens sont icy superflus.

CARLOS.

Mais sçachez…

ISABELLE.

Je n’ay rien à sçavoir davantage,
1410 Ne m’as-tu pas appris que ton ame est volage ;
Tu pretendois* conduire une autre femme icy,
Tu veux que je le croye, & je le croys aussy.

CARLOS.

Je n’ay,

ISABELLE.

Tu n’as pour moy que froideur & qu’audace.
Avec regret, dis-tu, tu me voys en sa place,
1415 Et d’une injuste ardeur ton esprit* emporté,
Passe de l’inconstance à l’incivilité.

CARLOS.

Souffrez* que je vous parle !

ISABELLE.

Hé que me peus-tu dire ;
Que d’un plus digne Objet* tu reconnois* l’empire*,
Qu’à ses charmes ton cœur en vain a resisté,
1420 Et que pour t’acquerir j’ay trop peu de beauté.

CARLOS.

Ah prenez moins de soin à vous tromper vous-même,
Et soyez moins injuste pour mon cœur qui vous aime !

ISABELLE.

Je perdray peu, perdant un cœur comme le tien,
Il est fourbe, il est lasche, & je n’y pretends* rien !
1425 Adieu, {p. 65}

CARLOS.

Quoy sans m’entendre ? ah demeurez de grace !
Arrestez,

ISABELLE.

Ma presence en ce lieu t’embarasse.

CARLOS.

C’est la verité mesme,

ISABELLE.

Ingrat la verité ?

CARLOS.

Vous ne sortirez point sans m’avoir escouté !
Souffrez* que sur ce point j’explique ma pensée.

ISABELLE.

1430 De tes discours encor je serois offencée.

CARLOS.

Ce que je vous diray se peut verifier.

ISABELLE.

Non, non, je te deffens de te justifier.

CARLOS.

Pour la derniere fois laissez moy dire encore,
Que ce n’est que vous seule aujourd’huy que j’adore,
1435 Que je suis tout à vous :

ISABELLE.

Hé bien fais moy donc voir
S’il me reste en ton ame encor quelque pouvoir.

CARLOS.

Madame, commandez, vous serez satisfaite.

ISABELLE.

Ne dis rien qui t’excuse & souffre* ma retraite ;
Je l’ordonne ? obeys :

CARLOS.

Pour un parfait Amant,
1440 C’est crime d’obeyr un peu trop promptement.

ISABELLE.

Non, non, sur ton esprit* si j’ay quelque puissance,
Montre encor ton respect par ton obeyssance.

CARLOS.

L’Amour par des respects se sçait mal exprimer !
Qui sçait bien obeyr ne sçait pas bien aymer :
1445 Ce conseil favorable ! ô beauté trop cruelle, {p. 66}
Fut donné pour Carlos :

ISABELLE.

Ouy pour Carlos fidelle ;
Mais ce conseil fatal dont tu presumes tant,
Ne fut jamais donné pour Carlos inconstant.

CARLOS.

Quel est mon crime :

ISABELLE.

Ingrat, je veux bien te l’apprendre,
1450 J’ay tousjours eu pour toy je ne sçay quoy de tendre,
Et ce je ne sçay quoy commençoit en ce jour*
D’estre peu different de ce qu’on nomme Amour :
J’estois Amante, enfin, alors que pour ma peine,
J’ay sceu que mon amour n’a produit que ta haine ;
1455 Ouy tu n’es plus atteint quand je me sens toucher,
Je deviens importune à qui me devient cher ;
Lors que mon feu* paroist ta flame* est consommée,
Et commençant d’aymer, je cesse d’estre aymée.
Aymée ! ah qu’ay-je dit, j’apprens par les effets,
1460 Que tu faignis tousjours, & ne m’aimas jamais :
Ingrat pour t’excuser que pourois-tu respondre,
Un reproche si juste a droit de te confondre*.
Pour te justifier tu ne t’empresses plus,
Tu reconnois ton crime & tu restes confus.

CARLOS.

1465 Cette confusion qui dans mes yeux s’exprime,
Vient de vostre injustice, & non pas de mon crime.

ISABELLE.

Deffends-toy ? qu’ays-je dit que tu puisses nier.

CARLOS.

Vous m’avez deffendu de me justifier ;
De mes discours encor vous seriez offencée.

ISABELLE.

1470 Non, non, parlez Carlos, ma colere est passée ;
Fussiez-vous inconstant, m’eussiez-vous pû trahir,
Je pouray bien me plaindre, & non pas vous hayr ;
Et quelque changement que vous fassiez paroistre,
Vous serez excusé, si vous le voulez estre.
{p. 67}

CARLOS.

1475 Dessus vos belles mains pour cét aveu charmant,
Il lui baise la main.
Que j’exprime ma joye & mon ressentiment.

SCENE II. §

ALPHONCE, ISABELLE, CARLOS.

ALPHONCE.

Que vois-je ?

CARLOS.

Vos soupçons me font un tort extréme.

ISABELLE.

Mes soupçons à Carlos font sçavoir que je l’ayme.

ALPHONCE.

Vous l’aymez :

ISABELLE.

Dieu, qu’entens-je ?

CARLOS.

O sort trop inhumain.

ISABELLE.

1480 Il faut me disposer à mourir de sa main :
Mon Pere ?

ALPHONCE.

Indigne objet* de ma juste colere,
Je suis ton ennemy, je ne suis plus ton Pere.
Quoy perdant à la fois l’honneur & la raison,
Tu viens chercher Carlos de nuict en sa Maison :
1485 Et méprisant le Cloistre où je t’ay destinée,
A de lasches Amours Tu t’es abandonnée.

ISABELLE.

De grace, escoutez-moy ! faites-vous cét effort,
Me refuserez-vous :

ALPHONCE.

Ouy tout hormis la mort.

CARLOS.

Souffrez* que l’equité par ma bouche s’exprime,  {p. 68}
1490 Je suis seul criminel si sa flame* est un crime.
Ouy ! si c’est un forfait, daignez vous souvenir,
Que c’est moy qui le cause, & qu’on doit seul punir :
Sans estre plus humain, soyez plus équitable ;
Conservez l’innocente, & perdez le coupable.

ISABELLE.

1495 Non, soyez contre moy seulement animé,
Si c’est crime qu’aymer, c’est vertu qu’estre aimé :
Tout ce que pour Carlos je ressens de tendresse,
Tesmoigne son merite*, & fait voir ma foiblesse ;
Et si ma passion est digne du trespas,
1500 Je suis seule coupable, & Carlos ne l’est pas.

ALPHONCE.

Tu mourras donc perfide.

CARLOS.

Ah ! perdez cette envie.

ALPHONCE.

Carlos avec l’honneur ostez-moy donc la vie :
Pour asseurer son crime il le faut achever,
Et si l’on ne me perd, on ne peut la sauver :
1505 Ma mort peut seulement empescher son supplice,
Et s’il faut que je vive, il faut qu’elle perisse.

CARLOS.

Ne craignez rien de moy, j’ay du respect pour vous ;
Et puis que je n’ay pû calmer vostre couroux,
Loin de combatre encor cette fureur cruelle,
1510 Je ne vous presse plus que de perdre Isabelle.

ISABELLE.

Quoy vous pressez ma perte ! ah c’est dans ce moment
Que je puis du destin me plaindre justement :
Je me plains de vous voir avec tant d’injustice,
Estre plustost mon Juge icy que mon complice !
1515 J’allois mourir, Carlos, & mon sort m’estoit doux,
Quand je songeois qu’au moins j’allois mourir pour vous ;
Mais je ne croyois pas que dans cette avanture,
L’Amour deut me trahir ainsi que la Nature ;
Et qu’enfin je ne deusse entrer au monument,
1520 Que par le coup d’un Pere, & l’arrest d’un Amant. {p. 69}

CARLOS.

Madame, je n’ay dit que ce que j’ay deu dire !
Ouy, Seigneur, puis qu’il faut que vostre fille expire,
Et qu’en vain je voudrois empescher son trépas ;
Contentez-vous ? frappez, mais ne vous trompez pas ;
1525 Portez icy vos coups, c’est là qu’est Isabelle ;
C’est là qu’elle est amante, & qu’elle est criminelle !
C’est là pour la punir, qu’il la faut attaquer ;
En me perçant le cœur on ne la peut manquer.

ISABELLE.

Ah ne le croyez pas ! tournez icy vos armes.

ALPHONCE à part.

1530 Prest à verser mon sang, je sens couler mes larmes,
Ma colere s’esteint ; & par un prompt effet
Je reste seul vaincu du combat qu’ils ont fait.
Feignons encor pourtant ?
ALPHONCE haut.
Carlos, vostre artifice,
Pour bien peu de moments retarde son suplice ;
1535 Mais sur ce qui m’ameine ostez-moy ce soucy,
Dites-moy si mon fils n’est point encore icy :
S’il se trouve en ces lieux sa mort n’est que trop seure.

CARLOS.

Il n’est point en ces lieux, & je vous en asseure.

ALPHONCE.

Je n’en veux point douter, puis que vous l’asseurez.

SCENE III. §

FABRICE, ALPHONCE, CLIMENE, CARLOS, ISABELLE.

FABRICE.

1540 Enfin des mains du Duc nous sommes délivrez.

ALPHONCE.

O Ciel ! est-il possible.

FABRICE.

Ah funeste* rencontre. {p. 70}

ALPHONCE à Carlos.

Quoy Fabrice à mes yeux encore icy se montre :
J’avois à vos discours donné trop de credit.

CARLOS.

Il n’estoit point icy lors que je vous l’ay dit.

ALPHONCE.

1545 O toy fils aveuglé ! par quelle ingratitude,
Fonde-tu tes plaisirs sur mon inquietude ;
Qui te fait mépriser les volontez d’un Pere,
A qui tu sçais ingrat, que ta vie est si chere ;
Et pourquoy violant toute sorte de droits,
1550 Fais-tu si peu d’estat du jour* que tu me dois.

FABRICE.

Le soin* de mon salut vous donne trop de peine,
J’ayme le jour*, Seigneur ; mais bien moins que Climene.

ALPHONCE.

Je t’avois commandé de quitter ce sejour*.

FABRICE.

J’en avois un autre ordre ;

ALPHONCE.

Et de qui,

FABRICE.

De l’Amour.

ALPHONCE.

1555 L’Amour ne fait des loix, que pour qui veut en prendre,
Et la raison alors te le devoit deffendre.

FABRICE.

Ah Seigneur, la raison m’avoit abandonné,
Et pour pouvoir partir j’estois trop enchaisné.

ALPHONCE.

Peus-tu rester sans honte aupres d’une infidelle :

FABRICE.

1560 Ma Climene est constante autant comme elle est belle ;
D’un injuste soupçon j’avois l’esprit* frappé,
Elle est preste à me suivre, & je suis detrompé.

ALPHONCE.

A te suivre :

CLIMENE.

Ouy, Seigneur, je m’y suis engagée : {p. 71}
Si son sort est changé, je ne suis point changée.

ALPHONCE.

1565 J’avois tousjours douté jusques à ce moment,
Qu’une femme jamais pût aymer constamment* ;
Mais si dans vostre amour quelque raison vous reste,
Hastez-vous de sortir de ce pays funeste*.

FABRICE.

Il n’est rien qui demain puisse arrester nos pas ?
1570 Seigneur, je vous le jure,

CARLOS.

Amy, n’en jurez pas.

FABRICE.

Si vous ne le croyez vostre erreur est extréme ?
Qui peut nous arrester.

CARLOS.

C’est peut-estre moy-mesme.

FABRICE.

Vous,

CARLOS.

Ouy, soyez instruit d’un triste evenement,
Qui doit estre à tous deux funeste* esgallement.
1575 Sçachez ! qu’une infortune*, à nulle autre seconde,
Met Climene en ma garde, & veut que j’en responde :
J’en ay l’ordre du Duc ; & pour dernier malheur,
J’ay crû prendre Climene, & j’ay pris vostre sœur.

ISABELLE.

Quoy ? c’est donc le sujet qui tantost a fait naistre
1580 Le trouble que d’abord vous avéz fait paroistre.

CARLOS.

Avec peu de raison vous en avez douté ;
Mais connoissez* ma peine en cet extremité :
Si Climene s’enfuit, il faudra qu’au lieu d’elle,
Aux passions du Duc j’abandonne Isabelle.
1585 Je l’ayme, il n’est plus temps de vous rien déguiser,
Jugez en ce peril si je dois l’exposer !

FABRICE.

Nostre malheur est grand :

ALPHONCE.

Bien moins qu’il ne nous semble ;
Pour ne craindre plus rien, partez tous quatre ensemble !
Le Duc à s’appaiser apres sera reduit.

CARLOS.

1590 Ce moyen est fort seur, mais d’où provient ce bruit.

SCENE IV. §

CELIN, ALPHONCE, CARLOS, FABRICE, CLIMENE, ISABELLE.

CELIN à Carlos.

Plusieurs hommes, Seigneur, armez de hallebardes,
Desirent vous parler ;

CARLOS.

C’est le Duc & ses Gardes ;
Leur dessein me surprend :

ALPHONCE.

Tout mon espoir se pert.
Carlos, asseurement mon fils est découvert.

CARLOS.

1595 Nous serons sur ce point esclaircis tout à l’heure !
Que sans clarté Fabrice en cet endroit demeure ;
Et s’il se peut douter qu’on le vienne chercher,
Il leur monstre un mur qu’on tourne sur un pivot de fer.
Derriere ce faux mur il pourra se cacher !
Vous, voyez comme il tourne : avant sa mort mon pere,
1600 Craignant ses ennemis en secret le fit faire,
Et je sçay qu’il n’est point d’esprit* assez adroit
Pour pouvoir découvrir Fabrice en cét endroit.

ALPHONCE.

Fais-toy ce peu d’effort pour asseurer ta vie.
Ton pere t’en conjure, [G,73]

CLIMENE.

Et Climene t’en prie.

FABRICE.

1605 J’obeys comme fils ; j’obeys comme amant.

CARLOS.

Cessons de discourir & sortons promptement.

FABRICE seul.

Ciel ! faut-il que tousjours & je craigne & j’espere :
Et qu’un amour si juste ait le sort si contraire ;
Le Duc ayme, on l’abhore ; & je reconnois bien
1610 Que je dois craindre tout de qui n’espere rien ;
Et que sur toute chose il est dangereux d’estre
Concurrant de son Prince & rival de son Maistre ;
Mais quoy ! n’entend-je pas icy quelqu’un marcher,
Qui tesmoigne de moy se vouloir approcher.

SCENE V. §

LE DUC, FABRICE.

LE DUC seul.

1615 Apres avoir passé par une estroite route,
J’entre en un lieu plus grand & ne sors point de doute,
Mon espoir se confond* & n’a point de clartez
Qui puissent m’esclaircir dans les obscuritez !
Suis-je entre les mortels ! Suis-je au creux de quelque antre !
1620 Suis-je encor sur la terre ; ou suis-je dans son centre :
Fabrice massacré s’offre à mon souvenir
Le Ciel de son trépas me voudroit-il punir !
J’oy du bruit, qui va là,

FABRICE.

C’est Fabrice, {p. 74}

LE DUC.

Fabrice.
Quoy son Fantosme icy paroist pour mon supplice,
1625 Et pour estre puny des maux qu’il a soufferts ;
Je suis donc descendu tout vivant aux Enfers ?

FABRICE.

J’entends la voix du Duc qui m’est assez connuë.
Je n’en douteray plus pour peu qu’il continuë ;
FABRICE plus haut.
Seigneur Duc, c’est donc vous ?

LE DUC.

Tu ne t’abuses pas.
1630 Ouy Fabrice, je suis l’autheur de ton trépas :
Je ne te diray rien pour me sauver la vie,
Tu peux l’oster sans crime à qui te l’a ravie ?
Tout l’effroy qui me reste en un si triste sort,
Ne vient que de mon crime & non pas de ma mort ;
1635 Et si dans ce moment quelque douleur m’accable,
Ce n’est pas de mourir, mais de mourir coupable.

FABRICE à part.

Il me croit tousjours mort, profitons de l’erreur !
Duc, vous avez sujet de craindre ma fureur,
Vostre sort maintenant se trouve en ma puissance,
1640 Rien ne vous peut soustraire au cours de ma vengeance,
Je puis sacrifier tout vostre sang au mien ;
Mais vous estes mon Prince, & je n’en feray rien ;
J’abore l’injustice, & malgré ma colere,
Seigneur, j’ayme encor mieux la souffrir* que la faire.

LE DUC.

1645 Plus ton respect pour moy se fait encore voir,
Plus ta perte est injuste, & plus mon crime est noir ;
Mon forfait en devient doublement condamnable ;
Et moins tu me punis, plus je suis punissable !
Mais si ton ombre encor pretend* me respecter,
1650 Qui t’oblige* en tous lieux à me persecuter ?
D’où vient que tu me fais des faveurs imparfaites ?
Pourquoy me poursuis-tu ; qu’est-ce que tu souhaites ?

FABRICE.

Puis que vous l’ordonnez, Seigneur, je vais parler. {p. 75}
Sçachez qu’il m’est permis de ne vous rien celer,
1655 Que vous ne sçauriez voir la fin de cette peine,
Que vous n’ayez devant* cessé d’aimer Climene.

LE DUC.

Cessé d’aymer Climene ; ah ! c’est trop presumer,
Je puis cesser de vivre, & non pas de l’aymer :
Pour rendre de tes vœux le succez* infaillible,
1660 Tu devois souhaiter une chose possible ;
Mais je t’abuserois si je t’avois flatté*
De l’espoir de cesser d’aymer cette beauté.

FABRICE.

C’est aymer en tyran, que d’aymer de la sorte.

LE DUC.

Ouy, ouy, j’ayme en tyran, je le sçay, mais n’importe,
1665 Sçache aussi que l’amour qui me donne la loy,
Est encor un tyran plus aveugle que moy :
Pour me forcer d’aymer cette ingrate Maistresse*,
Il n’a que trop de force & moy trop de foiblesse ;
Et je puis seulement te donner quelque espoir,
1670 Non de ne l’aymer plus, mais de ne la plus voir.

FABRICE.

Qui peut perdre l’objet* peut perdre aussi la flame*,
Ce que l’on oste aux yeux s’oste aisément de l’ame :
De nostre volonté l’Amour tient son pouvoir,
Et pour cesser d’aymer on n’a qu’à le vouloir :
1675 Pour perdre tous ses feux*, perdez toute esperance,
Et cedez pour jamais Climene à ma constance.

LE DUC.

Mais toy que pretends*-tu, si je fais cét effort ;

FABRICE.

L’espouser,

LE DUC.

l’espouser ? quoy ? tu n’es donc pas mort.

FABRICE à part.

Qu’ais-je dit,

LE DUC.

Des vivants tu dois estre du nombre,
1680 Qui peut cherir un corps ne sçauroit estre une ombre ?
Parles & crois que ta mort m’a cousté des regrez. {p. 76}

FABRICE à part.

Il feint pour me connoistre*, & pour me perdre aprez.

LE DUC à part.

Il ne dit mot ? cherchons ; mais de peur qu’il ne sorte,
Il est plus à propos de garder cette porte,
1685 Pour sçavoir où je suis, il faut faire du bruit !
Hola quelqu’un à moy.

FABRICE à part.

Ciel où suis-je reduit.
Avant que l’on apporte de la lumiere,
Avançons vers ce mur & nous cachons derriere.

LE DUC à part.

Nous sortirons d’erreur, voicy de la clairté,
1690 Qui pourra m’esclaircir de ce dont j’ay douté.

SCENE VI. §

LE DUC, CARLOS, ALPHONCE, VALERE, CLIMENE, ISABELLE, Gardes.

CLIMENE.

Voyons-nous pas le Duc.

LE DUC.

Vois-je encor ma Maistresse* ?

VALERE.

Ah Seigneur ! en tous lieux nous cherchons vostre Altesse.

LE DUC.

Est-ce un anchantement ? où suis-je.

CARLOS.

En mon logis.

LE DUC.

Mais qu’est-il devenu, {p. 77}

ALPHONCE.

Qui Seigneur ?

LE DUC.

Vostre fils.

ALPHONCE.

1695 Mon fils n’est plus, Seigneur, vostre Altesse s’abuse ;

LE DUC.

Je viens de luy parler ne cherchez point de ruse.

ALPHONCE.

Ce sont des visions ;

LE DUC.

Ce sont des veritez ;
Mais il n’a pû sortir ? cherchons de tous costez.

ALPHONCE parlant à Carlos.

Ah Carlos que je crains ;

CARLOS s’adressant à Alphonce.

Ne craignez rien vous dis-je.

VALERE.

1700 Seigneur, je n’ay rien vu.

LE DUC.

Ciel quel nouveau prodige ;
Jugez si j’ay raison de me croire enchanté :
Je sortois du Jardin où j’estois seul resté,
Croyant voir devant moy le spectre de Fabrice,
Lors que je suis tombé dedant un precipice ;
1705 Et passant par des lieux que je ne connois pas,
J’ay porté jusqu’icy mon erreur & mes pas ;
Où pour combler d’effroy mon ame espouvantée,
Son Ombre devant moy s’est encor presentée,
Qui m’a parlé long-temps, pour me persuader
1710 De n’aimer plus Climene & de la luy ceder.
Ce discours qui m’a mis en quelque inquietude,
M’a donné de son sort beaucoup d’incertitude :
J’ay douté qu’il fut mort, mais surpris & confus,
J’apprends de ce succez* qu’il faut n’en douter plus !
1715 Pleut ô Ciel, que sa mort ne fut point veritable,
Je serois delivré du remords qui m’accable ;
Je luy ferois justice, & perdant tous mes feux*,
Je me rendrois content en le rendant heureux. {p. 78}

ALPHONCE.

La generosité n’est pas grande de plaindre,
1720 L’ennemy qu’on opprime, & qui n’est plus à craindre :
Vous croyez mon fils mort, & le plaignez en vain,
Mais s’il estoit vivant vous seriez moins humain.

LE DUC.

Je tiendrois ma parole, Alphonce je vous jure !
Par le Ciel, par Climene, & toute la nature !
1725 Que si par un miracle à l’instant en ces lieux,
Fabrice encor vivant paroissoit à mes yeux,
A ses justes desirs bien loin d’estre contraire,
Il obtiendroit de moy cette beauté si chere.

SCENE DERNIERE. §

FABRICE, LE DUC, ALPHONCE, CARLOS, CLIMENE, ISABELLE, VALERE, Gardes.

FABRICE sortant de derriere le faux mur.

Vous me voyez vivant Prince trop genereux,
1730 Tenez vostre parole & me rendez heureux !

LE DUC.

Est-ce un Fantosme ! ô Ciel ;

ALPHONCE.

Dissippez vostre crainte,
C’est Fabrice vivant & sa mort n’est que feinte.

FABRICE.

J’attends de vos serments l’effect à vos genoux.

LE DUC.

Ouy je tiens ma parole, & Climene est à vous.

ALPHONCE.

1735 Favorisez, Seigneur de tout point ma famille, {p. 79}
Et souffrez* que Carlos espouse aussi ma fille !
Approuvez avec moy leurs desirs innocens.

CARLOS.

Veuillez y consentir, Seigneur !

LE DUC.

Ouy j’y consens :
Je suis trompé Carlos & par vostre artifice ;
1740 Mais perdant mon amour, je perds mon injustice ;
Vous trahissiez ma gloire à ne me pas trahir,
A qui commande mal on doit mal obeir ;
Aux injustes desseins, on peut justement nuire,
Suivez-moy cependant ; & me venez instruire
1745 Par quel Art mon Rival aussi constant qu’heureux,
A passé dans ce jour* pour Fantosme Amoureux.

Fin du cinquiesme & dernier Acte.

Privilege du Roy. §

LOUIS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre ; A nos amez & feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Baillifs, Seneschaux, Prevots, ou leurs Lieutenans, & à tous autres nos Justiciers & Officiers qu’il appartiendra, Salut : Nostre tres-cher & bien-aimé Claude Barbin, Marchand Libraire en nostre bonne Ville de Paris, nous a fait remonstrer qu’il desiroit faire imprimer une piece de Theatre, intitulée, Le Fantosme Amoureux, composé par le Sieur Quinault, & réimprimer un Livre cy-devant imprimé intitulé, Thesaurus Sacerdatum & Clericorum Locupletissimus insigni pietatis ac devotionis supellectile exuberans in sex loculos seu partes segregatus, &c. S’il nous plaisoit luy vouloir permettre, nous requerant à cettefin octroyer nos Lettres sur ce necessaires. A CES CAUSES, ne voulant priver le public de si beaux ouvrages, Nous avons permis & permettons audit Barbin d’imprimer lesdits Livres intitulez, Le Fantosme Amoureux, & le Thesaurus sacerdotum & Clericorum Locupletissimus insigni pietatis, &c. & iceux vendre & debiter en tels volumes & carracteres que bon luy semblera, pendant le temps de cinq ans, à commencer du jour que lesdits Livres auront esté achevez d’imprimer pour la premiere fois : Faisant tres-expresses inhibitions & deffenses à toutes personnes de quelque qualité & condition qu’elles soient, d’imprimer ou faire imprimer en tout ou en partie, vendre & debiter, contrefaire, alterer, ny apporter de contrefaits des Pays estrangers lesdits Livres en quelques langues que ce soit, sans le consentement dudit Exposant, ou de ceux qui auront droict de luy, à peine de trois mil livres d’amende, & de tous despens, dommages & interests, & de confiscation des exemplaires contrefaits, à la charge d’en mettre trois exemplaires, sçavoir deux en nostre Bibliothecque, & un en celle de nostre tres-cher & feal le Sieur Seguier Chancelier de France, avant que de l’exposer en vente, suivant nostre Reglement : Si vous mandons que des presentes vous ayez à faire jouyr ledit Exposant plainement & paisiblement, contraignant tous ceux qu’il appartiendra par toutes voyes deuës & raisonnables : Car tel est nostre plaisir. DONNÉ à Paris le vingt-neufième Septembre mil six cens cinquante-six. Et de nostre regne le treiziéme. Et plus bas, Par le Roy en son Conseil. Signé, Le Gros. Et scellé du grand Scau de cire jaune.

Les Exemplaires ont esté fournis, ainsi qu’il est porté par le Privilege.

Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires le 4. Octobre 1656. Signé BALLARD.

Achevé d’imprimer le Sixième Octobre 1656.